Le goût amer de la défaite face à l'Espagne, après une séance de tirs au but à rebondissements, n'a pas encore disparu. Ce samedi matin, la gueule de bois a un peu plus de mal à passer que les autres jours. L'exploit, un deuxième en moins d'une semaine, était à portée de mains. Mais, comme l'écrit Ugo Curty, dans son commentaire sur le site romand de Blick, «qu'importe la victoire tant qu'il y a eu l'ivresse».

En ce lendemain de défaite, les éditorialistes de Suisse semblent déjà avoir tiré un trait sur l'élimination de la Nati. Et il ne faut en tout cas pas refaire le match pour tenter de savoir quel élément a fait basculer la rencontre du côté de la Roja. L'absence de Xhaka, la blessure de Embolo ou l'expulsion de Freuler? Ces interrogations n'ont pas lieu d'être. «L’heure n’est pas aux «si», l’heure est à la certitude. Celle que Vladimir Petkovic et ses ouailles ont rempli leur contrat dans cet Euro. Avec brio», insiste Pascal Dupasquier dans La Liberté.

Ce qu'il faut retenir, c'est cette «griserie qui s’est propagée dans le pays en l’espace d’une petite semaine» et que «personne n’oubliera», assure Ugo Curty. Le journaliste estime que «le ballon rond a fait basculer la Suisse dans une passion qui n’a rien d’helvétique» et qu'il «n’y a que ce sport qui procure de telles émotions, qui unit autant de gens si différents autour d’un «but» commun, qui leur brise aussi le cœur alors qu’il battait tellement fort». Le football est beau, mais il est cruel.

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«Ses cris n’avaient jamais résonné aussi fort»

Alors, bien sûr, ce n’est pas la première fois que «la Suisse cocardière met le nez à la fenêtre et les drapeaux au balcon», souligne Christian Despont de Watson romandie. «Mais ses cris n’avaient jamais résonné aussi fort, aussi loin, dans un chahut que nous laissions volontiers aux autres (Italie, Portugal, Espagne) sans les trouver totalement mesquins, mais un peu benêts quand même.» Alors que Xhaka, Sommer et consorts enchaînaient les matchs aux quatre coins de l'Europe, leurs supporters faisaient «mille tours de pâté de maison, le coeur ouvert à l’inconnu, en braillant comme des bienheureux».

La Suisse a vécu au rythme de son équipe de football. «La Nati nous a offert des frissons et des larmes», reconnaît Claude Ansermoz dans 24Heures. Il souligne la singularité de la chose: «Il est tout de même rare de voir un pays dont ses régions linguistiques lorgnent culturellement sur leur grand voisin frontalier respectif s’unir autant pour célébrer la victoire.» Car, dit-il, «qu’on le veuille ou non, qu’on aime cette Nati ou pas, c’est plutôt une Suisse ouverte en «multikulti» qui gagne. Celle de notre générosité qui a permis à ces enfants des Balkans ou d’ailleurs de grandir en paix, en sécurité et, pour certains, de choisir de défendre notre nation plutôt que celle de leurs origines ou de leurs familles.»

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«Champion d'Europe des cœurs»

La Suisse a perdu, mais «cette équipe est le champion d'Europe des cœurs. Parce qu'ils ont donné à la Suisse des moments pour l'éternité», insiste Andreas Böni, dans Blick. Pour lui, pas de doute: «Dans 50 ans, la génération Z se souviendra encore de cette soirée à Bucarest (la victoire contre la France, ndlr).» Et cette cruelle défaite contre l'Espagne? «Elle restera quelque part dans l'arrière-plan de leur esprit.»

En brisant la malédiction des huitièmes de finale, les hommes de Vladimir Petkovic ont franchi un palier. Attention, cela ne veut, pour autant, pas «dire qu’ils brigueront le titre au Qatar, ni qu’ils sont devenus l’égal de la France, prévient Christian Despont. Mais ça veut dire qu’ils peuvent exister (que nous le pouvons tous, en somme), et c’est déjà une autre perspective.» Cet Euro de la Suisse restera donc «une délivrance», en raison des «immenses énergies positives qu’il a répandu dans nos vies endormies». Christian Despont estime, «en ce petit matin blême», que «la bande à Xhaka nous a ramené à la vie» et que, pour cela, «nous lui en serons éternellement reconnaissants».

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