Munich frémit. Munich revit. Sous les tentures de l'immense stade olympique, papillon géant posé au milieu d'un vrai jardin botanique, les ouvriers ont fini les travaux de rafraîchissement qui doivent redonner au majestueux complexe son lustre d'antan. Autour, dans les allées du toujours superbe Parc olympique, les promeneurs et les curieux côtoient dans le calme les athlètes en balade ou à l'entraînement. «Depuis les Jeux de 1972, jamais le stade olympique n'a accueilli un événement aussi important», a dit et répété Helmut Digel, le président du comité d'organisation. Même le village olympique, occupé par des étudiants depuis les années 70, a été réquisitionné pour l'occasion, donnant au tout un air de nostalgie joyeuse.

Pourtant, les mines des dirigeants sportifs restent tendues. Comme si les Championnats d'Europe, qui s'ouvrent ce mardi dans un pays féru d'athlétisme, étaient la dernière occasion de sauver un sport tout près de la sortie de piste, ou pour le moins le vecteur idéal pour faire la promotion d'une activité de plus en plus snobée par les jeunes et délaissée par les sponsors (LT du 5 août).

«L'athlétisme européen existe-t-il encore?» s'interrogeait, de façon un brin provocatrice, une télévision régionale allemande. Certes il existe, et il reste bien présent sur la carte du monde. Mais sa domination, effectivement, s'érode: alors que les athlètes du continent avaient remporté 73% des titres des premiers Championnats du monde, en 1983 à Helsinki, ils sont revenus d'Edmonton l'année passée avec tout juste la moitié des médailles d'or en jeu, avec une préférence pour les disciplines techniques comme les lancers et les sauts. Les disciplines majeures se partagent désormais entre les Etats-Unis (sprint), où quelques milliers de courageux tentent de prouver qu'il existe un sport sans paniers garnis de ballons orange ni gladiateurs se déchirant pour un ballon ovale, et l'Afrique (demi-fond), qui souffre de façon récurrente d'un manque de moyens financiers. On peut gloser des heures sur la plus grande fréquence des tests antidopage en Europe, la chute du bloc de l'Est ou l'agrandissement du terrain de chasse des sponsors, mais la réalité est là: l'athlétisme s'est mondialisé depuis quinze ans.

Reste donc l'Europe comme centre financier de l'athlétisme. L'Europe siège de la Fédération internationale de ce sport (à Monaco) et terre d'accueil de tous les plus grands meetings. Mais là encore, la crise couve. Le football-roi pompe l'argent des sponsors, des partenaires et du public, et laisse une part de plus en plus congrue aux autres sports. Ainsi, si Lausanne et Zurich affichent toujours une belle santé, le célèbre meeting de Nice a dû être annulé cette année. D'autres, souffrant de la crise économique, tremblent pour leur avenir, malgré le retour à un peu plus de sagesse de la part de vedettes jadis gloutonnes en matière de primes.

Pour ne rien arranger, «l'athlétisme européen manque de grandes personnalités», déplore un agent de champions. Quand Maurice Greene et Marion Jones, méconnus aux Etats-Unis, viennent courir en Europe, ils sont accueillis comme des stars. Sur ce continent, où la Grande-Bretagne, la Russie et l'Allemagne se sont partagé le gros des médailles du dernier championnat d'Europe, il y a quatre ans à Budapest, les vedettes sont vieillissantes. Heike Drechsler (37 ans), la star allemande du saut en longueur, pourrait prendre sa retraite à la fin de la semaine. Les Britanniques Colin Jackson (35 ans) et Jonathan Edwards (36) disputent l'une de leurs dernières saisons, tout comme le Tchèque Jan Zelezny (36).

De nombreux champions – blessés (Driss Maazouzi, Stephanie Graf, Maxim Tarasov, Lars Riedel, la néo-Slovène Merlene Ottey…), jeunes mamans (Christine Arron, Fiona May…) ou pas intéressés (Zhanna Pintusevitch, la déconcertante championne du monde du 100 m) – manqueront, volontairement ou pas, le rendez-vous le plus important de l'année, que Lausanne convoitait en son temps, et qui présente le désavantage aux yeux de certains de ne pas offrir de primes. Cette saison, seules quelques figures européennes se sont fait une réputation: la sauteuse en hauteur suédoise Kajsa Bergqvist. La coureuse de fond britannique Paula Radcliffe. Quelques autres encore.

Alors, évidemment, dans les cercles dirigeants, on compte sur les quelque 2200 athlètes et coaches présents, les 2500 représentants des médias et le formidable public allemand pour redonner un élan international à cet athlétisme qui n'est plus vraiment à la mode, mais qui reste l'un des sports les plus éblouissants qui soient. Il y a neuf ans, lors des Championnats du monde disputés à Stuttgart, l'ensemble des participants au décathlon avait reçu la plus belle des ovations des spectateurs sous la forme d'une chanson populaire entonnée par le stade tout entier à la fin de leur pensum. Du rarement vu. Cette année, à une période où le reste de l'actualité sportive est relativement peu important, les organisateurs munichois ont promis de faire au moins aussi bien, en transformant cet événement en une immense fête populaire et sportive. L'athlétisme en a bien besoin.