Le Temps: Comment avez-vous appris son décès?

Roberto Conti: Je regardais un match de football à la télévision samedi soir et, tout à coup, ils ont donné la nouvelle. Je suis devenu fou de rage, j'ai commencé à donner des coups de pied sur tout ce qu'il y avait à ma portée, y compris les jouets de mon fils.

– Avez-vous été surpris par cette mort tragique?

– Je n'aurais jamais imaginé qu'il aille jusqu'à ce point. Dans mon cœur, j'espérais qu'il s'arrêterait avant.

– Est-ce vrai que ses amis l'avaient abandonné?

– C'est complètement faux. Personnellement, j'avais cherché à l'aider, à être proche de lui, mais il s'éloignait instinctivement, il s'isolait. Il refusait l'aide d'autrui. Un jour, il m'a carrément dit: «Roberto, sois gentil, laisse-moi tranquille, je me sens

mieux seul.»

– Qu'est-ce qui l'a conduit à la mort? Les amitiés dangereuses? La drogue? Le dopage?

– Chacun choisit les amis qu'il veut dans la vie. Je crois que le problème est ailleurs. Le mal le plus grave de notre société est l'absence totale de valeurs. Pour y remédier il faudrait agir sur le cerveau des gens et c'est impossible. C'est un problème culturel.

– Quel genre de personne était-il vraiment?

– Une personne intravertie. Il ne parlait que lorsqu'il en avait envie. Ses problèmes, il les gardait pour lui. Il aimait le divertissement, l'ivresse de la vitesse en voiture, en moto, les discothèques. Lorsque j'essayais de partager avec lui mes valeurs familiales, je lisais dans son regard l'incompréhension pour un monde qui n'était pas le sien. Mais il savait être têtu. En mars 1998, il était un peu démoralisé. Un jour il s'approche et me dit: «Roberto, je ne peux pas terminer ma carrière sans gagner un grand Tour, tu comprends?» Il l'a gagné quelques mois après. Toutefois, cette même détermination l'empêchait de demander de l'aide et devenait son pire ennemi.

– On le disait pourtant fragile, sensible…

– Dans certains cas. Durant un Tour d'Italie, nous sommes allés rendre visite à des enfants dans un orphelinat. Marco en était ressorti moralement détruit: «Tu te rends compte Roberto, m'avait-il dit, on est en 2000 et il y a encore des enfants qui souffrent autant.»

– Quelle fut son erreur principale?

– Il n'a pas su accepter sereinement sa suspension au Giro 1999. S'il s'était fait aider, il serait peut-être encore vivant. Il aurait encore gagné des courses.

– Irez-vous à son enterrement?

– Non, je n'en ai pas le courage. Je veux me souvenir de lui sur un vélo, motivé, combatif, Marco Pantani en somme.