Le procès suisse du FIFAgate, un vaste scandale de corruption autour de la Fédération internationale de football (FIFA), s’est ouvert lundi matin au Tribunal pénal fédéral (TPF), plus de cinq ans après la descente de police à l’hôtel Baur au Lac le 27 mai 2015 à Zurich. Il est prévu pour durer deux semaines mais a failli s’arrêter lundi à 13h30 et pourrait s’interrompre mardi matin.

Deux hommes étaient particulièrement attendus à Bellinzone: Jérôme Valcke, 60 ans, ancien secrétaire général de la FIFA entre 2007 et 2015; et Nasser al-Khelaïfi, 46 ans, président du Paris Saint-Germain et directeur du BeIN Media Group, considéré comme l’un des dirigeants les plus influents du football mondial. Il est reproché au premier d’avoir obtenu, notamment par l’entremise du second, des avantages (dont la jouissance d’une villa en Sardaigne) pour un montant d’environ 2 millions d’euros, en échange des droits médias au Moyen-Orient et en Afrique du Nord pour les Coupes du monde 2026 et 2030 en faveur du groupe qatari.

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Mais c’est l’absence du troisième prévenu de cette affaire, l’homme d’affaires grec Konstantinos Nteris, dit Dinos Deris, qui a animé les premiers débats. Resté à Athènes, l’homme (63 ans) est malade, «opéré deux fois du cœur cette année», selon son avocat, Me Alec Reymond, qui demande le report du procès. Les faits reprochés à Dinos Deris (instigation à gestion déloyale aggravée et corruption active) n’impliquant que Jérôme Valcke, qui aurait abusé de sa position pour favoriser l’agence TAF Sports Marketing contre 1,25 million d’euros, le président de la Cour des affaires pénales, Stephan Zenger, estime possible de séparer les deux affaires dans l’affaire et d’avancer dans le dossier.

«Vade retro Lauber»

Pour le Ministère public de la Confédération (MPC) et la FIFA, qui s’est constituée partie civile, c’est courir le risque qu’une partie des faits ne soit prescrite en novembre déjà. Le représentant de la FIFA, Me Saverio Lembo, craint d’autres manœuvres dilatoires et «un nouveau camouflet» pour la justice suisse après celui de la prescription, en avril dernier, du procès de l’attribution du Mondial 2006 à l’Allemagne. Le procureur fédéral Joël Pahud ne croit pas en la sincérité de Dinos Deris et estime que les conditions sont réunies pour engager une procédure par défaut. Après une suspension de séance de trois heures, le président, Stephan Zenger, se range à cet avis et annonce que le procès se tiendra malgré l’absence de Dinos Deris. «Un choix fort», concède l’un des avocats.

La partie continue. Mais avant l’audition de Jérôme Valcke mardi et Nasser al-Khelaïfi mercredi – qui n’ont toujours pas ouvert la bouche hormis pour décliner leur identité –, il faut en passer par la litanie des questions préjudicielles. Faisant cause commune, les avocats de trois prévenus ont beau jeu de revenir sur les multiples accrocs d’une procédure qui a vu le 17 juin 2019 la Cour des plaintes du TPF prononcer la récusation de trois procureurs fédéraux: Olivier Thormann, Markus Nyffenegger et surtout Michael Lauber, dont les trois réunions informelles tenues avec Gianni Infantino, le président de la FIFA, entre 2016 et 2017, ont abouti à sa démission et à la levée de son immunité.

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Me Patrick Hunziker s’étant dévoué pour, plus d’une heure durant, égrener la fastidieuse liste des manquements supposés de l’enquête, Me Bonnant, représentant Nasser al-Khelaïfi, peut donner un aperçu de son art oratoire en fustigeant «les turpitudes lauberiennes» et ce «MPC qui troque, truque, tranche et tronque». Après avoir requis la récusation de «cette procédure souillée, condamnée […] par ces rencontres adultères et contre-nature», il s’exclame: «Vade retro Lauber».

Décision mardi à 10h30

Dans un style plus sobre, Me Reymond tente d’enfoncer le clou. «Deux parties dans cette salle, la partie plaignante [la FIFA] et l’accusateur public [le MPC], ont tenu plusieurs réunions pour organiser le dossier que vous avez entre les mains. Dans bien des pays, en Angleterre et aux Etats-Unis notamment, il serait impossible d’aller de l’avant avec une telle procédure.»

Ce n’est pas l’avis du MPC. La procureure fédérale assistante, Cristina Castellote, rappelle que les prévenus ont plusieurs fois déposé des demandes de récusation, intégralement rejetées par la Cour des plaintes, la dernière fois en juillet dernier. Les griefs exprimés n’ont, selon elle, «aucune influence sur la validité» des preuves examinées à Bellinzone et n’ont pour but que de différer les débats pour «viser la prescription». «Tout cela a déjà été discuté et débattu durant l’instruction et a fait l’objet de décisions entrées en force», ajoute son collègue Joël Pahud, qui demande «le rejet intégral des demandes de la défense». Me Lembo, au nom de la FIFA, estime lui aussi que la Cour doit refuser la suspension et le renvoi.

A 17h04, le président, Stephan Zenger, suspend l’audience et réserve sa réponse pour mardi matin 10h30. Les questions préjudicielles «seront vraisemblablement rejetées, mais il était important de pouvoir les exprimer», souffle un Marc Bonnant apaisé à la sortie.