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La finale de Roland-Garros 2017, entre Stan Wawrinka et Rafael Nadal, nous a peut-être privés d’un suspense haletant, mais elle nous a donné à voir la forme chimiquement pure des prodiges et des vertiges de l’attention.
© Julian Finney / Getty Images

Les corps et leurs mouvements

Prodiges et vertiges de l’attention

Thalès, raconte Platon, était si absorbé par ses pensées qu’il tomba un jour dans un puits. Quelle concentration! Mais quel manque d’attention… Ces deux concepts sont au cœur d’un match de tennis, explique le sociologue Pierre Escofet dans sa chronique pour «Le Temps»

Les notables sont au balcon. Une rumeur étouffée remplit l’arène. Les vivats explosent par intermittence. Deux joueurs glissent sur l’ocre.

«Ça y est, dit l’un. Le moment est venu. La partie démarre. Enfin. Bon, je suis un peu émoussé. Mais ça ira. Ça va passer. Ça passe toujours. C’est moi ou ça va quand même vite, là, non? Mais qu’est-ce qu’il peut bien s’agiter, l’autre! Et cette balle, rebondissant toujours un peu trop loin, difficile à évaluer, rebelle à toute maîtrise! En fait, c’est déjà l’horreur. Qu’importe, je tente mon va-tout, je me bats, je m’escrime, je cours à cœur perdu. En vérité, pourquoi ne pas me l’avouer, je m’épuise. Il est toujours indemne, avec cette détermination muette, quoi que je fasse, où que je remise. Même les pauses ne me sont d’aucun repos. Alors que lui, frais comme un gardon, les écourte sans problème. Pourtant, sur mon dernier coup gagnant, j’ai pas rêvé, le public s’est bien dressé pour m’acclamer, moi. Mais non, je suis ridicule, ce combat est désespéré, je ne veux pas qu’il s’éternise.»

«Tiens, c’est parti, se dit l’autre. Et, déjà, tout se déroule comme prévu. Mon corps répond. Chaque muscle, chaque tendon, chaque articulation, tout répond. La balle va là où je lui dis d’aller. Et, sans surprise, je suis là où je dois être. Et j’y serai aussi longtemps qu’il le faut. J’ai l’impression que le filet est plus bas qu’à son habitude; les balles me parviennent un peu au ralenti. Une illusion, sans doute. En tous les cas, j’ai le temps. C’est ça, j’ai tout mon temps.»

Experts et profanes

Alors, assez rapidement, tous les spectateurs ont bien senti que ces deux-là, cette fois-ci, allaient leur gâcher une petite partie de la fête. Experts et profanes, quidams ou personnalités, staff technique et familiers, chacun, à sa manière, avait compris. Tous, à leur niveau, avaient vu. Bien sûr, pas avec la netteté avec laquelle on peut voir un objet posé sur la table, mais quand même vu, parce que le phénomène s’était installé dès l’entame du match, leur donnant ainsi le temps de s’en saisir et, progressivement, de s’y résigner.

Lors de sa finale 2017 de Roland-Garros contre Stan Wawrinka, Rafael Nadal nous a privés de cette «dialectique» dont Serge Daney, qui chroniqua le tennis pour Libération de 1980 à 1990, soulignait à quel point elle fait les délices agonistiques des grands matches de «Roland». «C’est l’avantage de la terre battue, disait l’ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, ce pourquoi j’aime tant cette surface, plus que les autres […], c’est qu’elle crée de la fiction. Il y a les joueurs et ce qu’ils savent faire, il y a le public et ce qu’il sait qu’il peut faire lui aussi, il y a les arbitres et la dose d’abjection qu’ils prennent sur eux, mais il y a surtout le temps […] qui remet un peu de dialectique là-dedans.»

Deux facultés vitales

Il n’y a pas de dialogue entre Rafael Nadal et Stan Wawrinka dans la finale de Roland-Garros 2017. En contrepartie, un va-et-vient s’instaure entre deux concepts, ce couple fusionnel que forment l’«attention» et la «concentration». Dès lors qu’un joueur (Nadal) est autant en prise directe avec les intentions de son adversaire, dès lors qu’il les anticipe avec autant de réussite, cela signifie que des processus mentaux comme l’attention et la concentration travaillent à plein rendement dans chacun des échanges. Pas d’«anticipation» sans qu’interviennent ces deux facultés vitales pour la perception.

Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche à l’Inserm, est sans aucun doute celui grâce à qui les phénomènes attentionnels sont désormais accessibles à l’honnête homme. «Votre concentration ne vous sera utile que si vous savez vous en servir, nous dit-il dans Le Cerveau attentif (2011). Si ce n’est pas le cas, vous finirez comme le mathématicien grec Thalès, dont Platon raconte qu’il était un jour si absorbé par le ciel qu’il tomba dans un puits. Quelle concentration! Mais quelle inattention…»

Mauvaise programmation en cause

«Comme l’illustre cette histoire, la plupart des fautes d’inattention de la vie de tous les jours ne sont pas dues à une mauvaise capacité de concentration. Le plus souvent, l’erreur vient simplement d’une mauvaise programmation de l’attention; soit parce que nous n’avons pas fait assez attention, alors que nous aurions facilement pu y arriver (mauvaise intensité), soit parce que nous n’avons pas porté notre attention là où il le fallait (mauvaise cible), soit encore parce que nous n’avons pas fait attention au bon moment ou suffisamment longtemps (mauvais timing)», ajoute Jean-Philippe Lachaux.

Le joueur de tennis qui est le siège de cette merveilleuse synchronisation (intensité, cible, timing) bénéficie d’une perception modifiée des éléments qui structurent son opposition avec l’adversaire: la balle semble plus lente, le filet plus bas, les cibles à viser plus claires. En laissant bien évidemment de côté la question du vainqueur – lorsqu’on parvient au niveau d’excellence des finalistes, cette synchronisation aurait parfaitement pu s’incarner en la personne de Stan Wawrinka. La finale de Roland-Garros 2017 nous a peut-être privés d’un suspense haletant, mais elle nous a donné à voir la forme chimiquement pure des prodiges et des vertiges de l’attention.

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