Depuis quelques semaines, les compliments pleuvent à l’évocation de Psyko 17. Il serait «un exemple», «un modèle de courage», sinon carrément un Edward Snowden du jeu vidéo FIFA. Des joueurs amateurs aux blogueurs renommés de la simulation de football, tous louent sur les réseaux sociaux et dans leurs vidéos la croisade du natif de Versoix, dans le canton de Genève. Le youtubeur de 31 ans, qui réunit près de 800 000 abonnés, est devenu le visage en France de la grogne contre EA Sports, le studio de création canadien du produit culturel le plus vendu d’Europe.

Il le doit en grande partie à une vidéo publiée le 10 février sur «L’affaire EA». Dans sa maison d’Avrillé, près d’Angers, où il vit en colocation, Tom (qui ne souhaite pas rendre public son nom de famille) y apparaît aux côtés de Karim Morand-Lahouazi et Victor Zagury, les avocats parisiens à l’origine d’une quinzaine de plaintes contre le mode de jeu FIFA Ultimate Team (FUT), pratiqué par plus de 70% des joueurs.

Les trois hommes partagent l’affiche pendant près d’une heure pour un «débat de fond» sur le sujet qui agite la communauté. «C’est mon rôle de mettre en lumière les méfaits du jeu auquel j’ai consacré une partie de ma vie», se justifie celui qui fait partie des plus importants youtubeurs spécialistes de FIFA de France. Avec le franc-parler qui le caractérise, Psyko 17 questionne les pénalistes et dissèque les critiques faites au jeu. «Au début, je trouvais FUT génial mais maintenant il me dégoûte, expose-t-il. C’est devenu un mode de jeu malsain dans lequel tout est fait pour pousser le joueur à dépenser. On nous prend pour des pigeons!»

Un coup de fil qui a tout changé

La vidéo, sous-titrée en anglais est vue plus de 274 000 fois. «C’est un lanceur d’alerte, proclame Victor Zagury. Il n’a pas eu peur de dénoncer une situation qu’il juge injuste, ni de prendre des risques avec les créateurs du jeu qui le fait vivre.» La prise de position du jeune homme est d’autant plus puissante qu’il s’est construit en même temps que l’empire EA, dont il a été salarié, puis partenaire de 2015 à 2019.

Avant de s’appeler Psyko 17 – en référence à une chanson du groupe de rock System of a Down et au numéro qu’il portait sur les terrains de football – Tom a grandi dans le canton de Neuchâtel, à Chézard-Saint-Martin, puis à Bevaix. Amoureux de Servette, qu’il continue d’encourager et dont il porte souvent les couleurs, le jeune homme fait son service civil dans une maison de retraite où il décroche une formation d’assistant socio-éducatif.

C’est également à cette époque qu’il découvre Benoît Moreillon, alias DiabloX9, le premier vidéaste francophone de jeux vidéo à dépasser le million d’abonnés sur Youtube, un Suisse comme lui. L’idée ne tarde pas à germer. «Depuis mes 7 ans, je jouais à FIFA dont j’étais un grand fan. En 2012, avec l’aide financière de ma sœur, j’ai commandé du matériel et j’ai commencé à réaliser mes vidéos sur le jeu. Je les montais le soir, après le boulot, les uploadais la nuit et les publiais le matin sur Youtube.»

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Mais la passion rapporte peu. Alors qu’il hésite à arrêter, un coup de fil change tout. «Quelqu’un d’Electronic Arts m’a appelé pour me dire que mon travail était apprécié, et il m’a proposé un contrat d’un an à Lyon.» Le hobby se transforme en métier et Psyko 17, au fil des vidéos, commence à se faire un nom. «J’ai eu la chance d’arriver à un moment ou il n’y avait que très peu de youtubeurs FIFA», explique le trentenaire, qui rempilera une seconde année avec EA et s’installera définitivement en France. Il n’en oublie pas pour autant «son pays», où il revient tous les deux mois voir sa famille. Julio Mestre, journaliste pour le site eSports.ch et pour la RTS eSport, confirme: «Il est un des rares Suisses à avoir percé dans le monde du jeu vidéo et il en est fier, donc c’est un porte-drapeau.»

Achat de packs

Il est surtout «une référence pour tout fan de FIFA, décrit Riles, un autre youtubeur (800 000 abonnés). D’autant que c’est très rare de durer autant dans le milieu.» En huit ans, Tom a tourné plus de 1000 vidéos, dont certaines avec Antoine Griezmann ou Pierre-Emerick Aubameyang, et cumule plus de 190 millions de vues sur sa chaîne Youtube. Pour séduire et fidéliser sa communauté, sa recette est simple: «Rester naturel et m’amuser.» Grande gueule et casseur de manette invétéré lorsqu’il se filme en train de jouer, jamais sans son sweat à capuche ou son T-shirt, Tom vit des sponsors et des placements de produits qu’il dégote et qui viennent, parfois très confortablement, compléter un fixe qu'il estime  «entre 1500 et 1800 euros par mois».

Mais en décembre 2019, alors qu’il est partenaire de FIFA depuis deux ans, Psyko 17 décide de couper les ponts avec EA. «Il avait besoin de retrouver son entière liberté, explique Sophie Velghe, son agent depuis quatre ans. En tant qu’ambassadeur de FIFA, il n’a jamais eu la langue dans sa poche mais ça ne suffisait pas. Il m’a dit qu’il n’en pouvait plus de prendre les gens pour des imbéciles à propos de l’évolution de FUT.»

Dans son viseur: le système d’achat de packs qui permettent de renforcer son équipe. «C’est devenu une machine à cash dans laquelle tu es obligé de dépenser pour gagner. Les youtubeurs comme les joueurs professionnels y investissent jusqu’à 10 000 euros, sauf que nous sommes aidés par des sponsors, ce qui n’est pas le cas de l’enfant qui va demander 50 euros à ses parents», détaille l’intéressé.

Résultat, «FUT crée des frustrations». Et depuis les plaintes des avocats, en France, les témoignages de joueurs accros ayant dépensé plusieurs milliers d’euros se multiplient. Ce qui n’étonne pas Psyko 17: «Le système est dangereux car l’achat de ces packs, au contenu totalement aléatoire, fait entrer une logique de casino dans le salon.» Et pour EA, dont le siège européen est basé à Genève, c’est une poule aux œufs d’or, qui pondait l’an dernier plus de 1,4 milliard de dollars, soit 28% du chiffre d’affaires de l’éditeur (5 milliards de dollars). Le double du commerce physique du jeu lui-même, vendu 80 francs suisses pièce. Contacté, l’éditeur n’a pas donné suite aux sollicitations du Temps.

Un nouveau chemin

En Suisse, l’achat de micro-transactions (ou «loot boxes», les fameux packs dans le cas de FIFA) dans les jeux vidéo est suivi avec attention. En 2018, le conseiller national socialiste vaudois, Samuel Bendahan, dénonçait «une pratique commerciale problématique qui pousse à l’addiction et vise les mineurs». Il considérait que «comme les récompenses sont aléatoires, les «loot boxes» sont assimilables à un jeu d’argent et doivent être réglementées comme telles».

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Du côté de la Commission fédérale des maisons de jeu (CFMJ), même si pour l’heure «aucune demande de qualification en micro-transactions n’a été adressée», ces dernières sont, «susceptibles de tomber dans le champ d’application de la législation sur les jeux d’argent selon la nouvelle loi du 1er janvier 2019». Et depuis cette même date, les «loot boxes» sont interdites en Belgique, le premier pays à avoir franchi le pas. «Une bonne solution, pour Psyko 17. Même si cela reviendrait à détruire une partie du business des youtubeurs car les vidéos d’ouverture de packs sont celles qui font le plus de vues… Mais on a déjà trop attendu pour ouvrir les yeux. Il faut absolument protéger les jeunes.»

Conscient que certains trouvent qu’il «crache dans la soupe après en avoir profité», le Suisse fait presque l’unanimité dans le milieu. «Il a ouvert un débat puissant au sein de la communauté FIFA et obligé tous les influenceurs à se positionner», expose Riles. «Notre vidéo marque un vrai tournant, car elle a permis de toucher directement les gamers pour la première fois, et de faire des petits en France et à l’étranger», complète l’avocat Victor Zagury, qui a, depuis la vidéo, reçu un très grand nombre de témoignages.

De son côté, Tom développe une autre chaîne Youtube, «Le coin de Psyko» afin de «prendre un chemin nouveau» et ne plus se limiter à FIFA… même s’il continue d’y jouer quotidiennement. «Ma volonté n’est pas de l’interdire, mais de dire à EA de chercher des solutions pour nous rendre le jeu que j’aime.»