Reportage

A Pyeongchang, les Jeux olympiques font déjà des perdants

Au pied des pistes de Bokwang Phoenix Park, fermées à cause des épreuves freestyle, les magasins de location de skis et de snowboards souffrent. Ils se sont réunis en une association pour tenter d’obtenir dédommagement

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Kim Sebin est fier de sa veste Swiss-Ski. Elle lui rappelle ses vacances en Suisse, l’année dernière. Il a visité Interlaken, Engelberg et, en grand passionné de snowboard, il s’est offert une journée de ride à Zermatt, «même si c’est très, très cher».

Cette année, toutes les épreuves de snowboard et de ski freestyle des Jeux olympiques de Pyeongchang se déroulent à deux pas de chez lui, dans la station de Bokwang Phoenix Park. Les Coréens, mordus de disciplines spectaculaires, s’y pressent et, depuis le début de la quinzaine, l’ambiance qui règne au pied du half-pipe ou de la piste de slopestyle est excellente. Mais Kim Sebin, lui, ne compte pas assister à la moindre compétition. Il attend avec impatience la fin de ces JO qui ruinent son business.

Cet homme de 36 ans, à l’anglais hésitant mais aux idées claires, loue skis et snowboards à Bongpyeong-myeon, petite localité de quelque 6000 habitants où s’alignent bars, pensions, restaurants et magasins de sports d’hiver. Mais son White Night Rental Shop est fermé depuis des semaines. Chômage technique.

Sur les hauteurs de la bourgade, Bokwang Phoenix Park compte parmi les plus prisées des 21 stations de ski sud-coréennes avec ses dix remontées mécaniques, ses quinze kilomètres de piste et «le meilleur snowpark du pays», ajoute notre interlocuteur. Mais depuis le 20 janvier, le domaine skiable est totalement fermé à cause des Jeux olympiques. Il ne rouvrira pas avant la fin mars, une fois les Jeux paralympiques terminés.

Plus que vingt magasins ouverts

Forcément, ceux qui vivent de la location de matériel de glisse souffrent. «Nous n’avons plus aucun client. D’habitude, à cette période, beaucoup de Coréens viennent faire du ski ou du snowboard ici mais cette année, ils sont allés ailleurs. Pour nous, c’est dur», décrit Kim Sebin. Il est loin d’être le seul dans cette situation. Pour essayer de faire entendre leurs voix dans le brouhaha de l’actualité olympique, les patrons de magasins de location se sont réunis au sein de la Phoenix Ski/Snowboard Rental Shop Association.

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Chaque jour, quelques-uns d’entre eux s’installent sous une grande tente blanche – dressée juste en face d’un des principaux parkings du site olympique – pour faire exister leurs revendications. Sur un pan latéral, une large bannière rouge clame «2018 Pyeongchang olympic kill us» (sic). D’un autre côté, une longue déclaration, en anglais et en coréen, imprimée sur une grande bâche: «En réalité, nous avons vraiment fait en sorte d’avoir ces Jeux olympiques et nous étions ravis de les obtenir. Mais dès le long processus de construction des infrastructures, qui a impliqué des perturbations du trafic, le nombre de skieurs a commencé à décliner. […] Nous sommes les victimes des Jeux olympiques.»

Ce n’est pas la première fois que certaines franges du commerce local paient le prix de l’accueil des JO. Chaque édition produit des vainqueurs et des perdants en matière de business comme de sport. Si les touristes ont afflué à Londres pour les Jeux d’été en 2012, ils se sont concentrés sur les sites de compétition. Dans les commerces du centre et les traditionnelles attractions touristiques, les statistiques ont montré des chiffres en baisse de 30%.

A un journaliste du Guardian, le président de l’association Jong Cheon-lim assure que le chiffre d’affaires des magasins de location a décliné de 80% cette saison par rapport à la précédente. De la septantaine d’enseignes du coin, il n’en resterait qu’une vingtaine ouvertes à l’heure actuelle. Elles tirent la langue, et exhibent elles aussi ces banderoles rouges dont les responsables de Pyeongchang 2018 se seraient bien passés. Elles sont une épine de polémique dans le pied de leur organisation parfaite.

30 000 dollars demandés

Au début de la quinzaine, le président du comité d’organisation, Lee Hee-beom, n’a pas nié le problème. «A l’entrée du parc [de Bokwang Phoenix], il y a des gens avec des bannières négatives. A l’origine, il y avait ici une route à deux voies, elle a été agrandie à quatre voies et cela a eu un impact sur les affaires des magasins de location de matériel de ski. […] Il y a des hauts et des bas dans le fait d’accueillir les Jeux olympiques», a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse, appelant à ce que la situation soit réglée au niveau local mais présentant tout de même «ses excuses pour le tort occasionné».

Pour les personnes concernées, ce n’est pas suffisant. Elles veulent être dédommagées. Quelques membres de l’association des patrons de magasins ont multiplié les rencontres avec le gouvernement, les autorités de la province du Gangwon-do, le Ministère de la culture et des sports, le comité d’organisation. Ils espèrent négocier une compensation de 30 000 dollars pour chaque shop. Sans succès jusqu’ici. Mais ils ont les autorisations nécessaires pour manifester.

Pourtant, ce lundi matin, Kim Sebin et trois autres commerçants démontent la tente qui leur sert de quartier général depuis le début des Jeux. La protestation, c’est terminé? «Non, répond un homme costaud et rigolard qui nous dit de l’appeler «Santa». Mais on se déplace. Les patrons des cafés derrière veulent qu’on libère leur parking.»

Répercussions à terme

Tous les commerçants ne sont pas égaux face à la fermeture des pistes. Les hôtels et les restaurants ont besoin de clients, pas nécessairement de skieurs. Des supporters venus assister aux JO, ça va aussi. Aux fenêtres des pensions qui bordent la route, des drapeaux américains, canadiens, et même russes indiquent la présence de fans étrangers. Le prix de la chambre a augmenté, mais même si nous ne sommes qu’à dix minutes à pied du Bokwang Phoenix Park, il reste largement moins élevé que dans les immenses hôtels situés directement au pied des pistes, par ailleurs complets ou presque. Ce lundi soir, nous aurions pu dormir pour 77 francs suisses, si nous nous étions dépêchés: le taux d’occupation semble très élevé.

Devant l’un des nombreux «beer & chicken» – des restaurants simples qui servent de copieux plats de poulet frit accommodé à toutes les sauces, et de la bière – une employée évacue des tonneaux de bouteilles vides de Cass, la lager légère du coin. Comment vont les affaires? «Not bad…» A la tente des protestataires, on soutient pourtant que la situation met tout le monde à l’épreuve. «Pour les hôtels et les restaurants, la situation est différente, il y a des clients. Mais eux aussi souffrent des Jeux car les supporters restent beaucoup sur les sites olympiques mêmes», lance Kim Sebin.

A la fin du mois de mars, quand le rideau tombera sur Pyeongchang 2018, la saison d’hiver sera presque terminée en Corée du Sud. Les échoppes de Bongpyeong-myeon devront attendre novembre pour que les clients reviennent. Mais, espèrent les responsables touristiques, la Corée du Sud aura gagné à l’international une image de pays où l’on skie. Les infrastructures auront été modernisées. Les transports optimisés. Le commerce local ne devrait-il pas s’y retrouver, à terme? «Je ne sais pas, dit le patron du White Night Rental Shop. Peut-être, peut-être pas. J’espère juste qu’on pourra recommencer à travailler comme avant.»

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