«Quelle gifle!» Privés de tournois – et donc de revenus – pendant cinq mois par la pandémie de Covid-19, joueuses et joueurs du bas de l’échelle sont amers à l’annonce de la reprise, dont les modalités creusent encore le fossé avec l’élite du tennis mondial.

Ce qui cristallise leur colère, c’est l’absence de qualifications à l’US Open entérinée mercredi par la fédération américaine (USTA), dans la logique de «réduire le risque» de propagation du virus en limitant le nombre de personnes présentes à Flushing Meadows. Les tableaux des doubles messieurs et dames ont également été resserrés. Double mixte, juniors et tennis fauteuil n’auront eux carrément pas droit de cité.

Habituellement, 128 joueurs et autant de joueuses au-delà de la 100e place mondiale disputent ces qualifications. A la fin de l’été (31 août-13 septembre), ils ne seront pas conviés à New York, puisque seuls les 120 meilleurs, plus huit wild cards, seront de la fête. «Merci à l’ATP et à l’US Open de prolonger encore mon chômage», ironise sur Twitter l’Américain Mitchell Krueger, 195e joueur mondial et victime directe de cette décision. «Quelle gifle pour tous ceux qui jouent les qualifications, qui n’auront même pas l’occasion de défendre leurs chances et qui dépendent littéralement de l’argent des Grands Chelems pour survivre!» se désole l’Américaine Sachia Vickery, 158e joueuse mondiale.

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Dépendance

Le nœud du problème, c’est précisément la dépendance financière au Grand Chelem dont souffrent les joueurs évoluant grosso modo entre les 100e et 250e places mondiales. On peut considérer les cas de Krueger et de Vickery comme emblématiques: à titre d’exemple, en 2019, lui a décroché près de 60% de ses gains lors des quatre levées du Grand Chelem (environ 89 000 dollars sur 152 000), elle encore plus: près des deux tiers (environ 119 000 dollars sur 186 000). L’une comme l’autre n’ont pourtant figuré qu’une fois dans le tableau principal. Et au total, elle a disputé 24 tournois, tous circuits confondus, lui, 31.

«Le fait qu’il n’y a pas de qualifications est d’une injustice sportive et financière hallucinante. [Ce sont les joueurs concernés] qui ont le plus besoin de jouer et de gagner de l’argent, pas les 30 ou 40 premiers mondiaux», résume à l’AFP l’ancien joueur Julien Benneteau, devenu capitaine de l’équipe de France de Fed Cup.

Difficile ainsi d’avaler que le tennis mondial a largement décidé de redémarrer sans eux. «Sympa d’avoir eu une réunion avec plus de 400 joueurs pour que maintenant moins d’un tiers seulement puisse jouer… Ça montre qu’au bout du compte, nous sommes juste des numéros», déplore l’Allemand Dustin Brown (239e), en faisant référence à une visioconférence organisée par l’ATP il y a une semaine. «Ne pas jouer de qualifications et avoir des tableaux de double réduits va creuser les inégalités, s’alarme la Canadienne Gaby Dabrowski, spécialiste du double. Nous ne voulons pas que le curseur grimpe encore de manière disproportionnée.»

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Occasions rares

Certes, en pleine pandémie, les différentes instances du tennis mondial (ATP, WTA, Grand Chelem et ITF) ont rassemblé plus de 6 millions de dollars à destination de quelque 800 joueuses et joueurs mis financièrement en difficulté par la crise sanitaire mondiale. Et l’USTA a réservé 3,3 millions de dollars à l’ATP et autant à la WTA, des sommes destinées à «dédommager les joueurs» privés de qualifications et à «subventionner ou organiser» d’autres tournois pour leur venir en aide.

Mais au-delà de cet US Open version restreinte, le nouveau calendrier ATP dévoilé mercredi fait la part belle aux plus gros rendez-vous, avec, sur sept tournois, deux Grands Chelems, l’US Open et Roland-Garros (avec des qualifications, mais peut-être réduites), et trois Masters 1000. Et même si l’ATP «continue d’explorer toutes les options pour ajouter d’autres tournois ATP 500 et 250» et annonce la reprise du circuit Challenger pour la semaine du 17 août, les occasions de jouer risquent de se faire très rares.

«Il y aura des Challenger pour que certains puissent jouer, mais pas beaucoup et, du coup, ils vont fermer aux alentours du 170e, 180e joueur mondial. Les autres ne vont pas pouvoir jouer, estime Julien Benneteau. Aujourd’hui, si beaucoup de joueurs ne se sentent pas représentés, je les comprends.»