Ancien capitaine de l’équipe de Suisse de football, docteur en psychologie et psychothérapeute, Lucio Bizzini a créé le premier syndicat suisse des joueurs de football, introduit en équipe nationale l’approche psychologique des matchs, et cofondé l’Association suisse de psychothérapie cognitive. Il intervient régulièrement dans Le Temps sur le sport.

Le 18 septembre dernier, j’ai regardé en direct le match de qualification pour le prochain Euro féminin de football entre la Suisse et la Croatie, qui s’est conclu par un nul 1-1. Dans une interview publiée quelques jours plus tard dans les colonnes du Temps, l’entraîneur des Suissesses Nils Nielsen, déçu du résultat, déplorait «l’attitude pas optimale de ses joueuses». Moi, j’avais surtout constaté de nombreuses agressions, tirages de maillots et autres tacles par-derrière de la part des joueuses croates. L’arbitre a tardé à sévir et ne leur a donné que deux cartons (34e et 62e minutes de jeu) avant d’en distribuer quatre dans les arrêts de jeu de manière anecdotique. Certes, ce scénario était peut-être celui d’un match particulier uniquement. Mais je crains qu’il ne révèle l’avenir du football au féminin.

Lire l’interview en question: «Le football féminin est inarrêtable»

Lors de la dernière Coupe du monde disputée en France en 2019, j’ai admiré l’engagement des joueuses, la technique de certaines, la détente d’autres, la qualité des gardiennes, la précision des passes. Je me suis dit que de sacrés progrès avaient été réalisés et que le spectacle était devenu très agréable à suivre. Et je n’ai pas observé de comportements de vedettariat, de prima donna. Ni de simulation. Ni d’agression. Non: un réel fair-play. Le foot féminin m’a alors semblé habité par la générosité, l’esprit collectif et une saine envie de vaincre ensemble. On peut se demander comment on a pu leur interdire la pratique officielle de ce sport pendant plusieurs décennies, jusqu’en 1971?

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J’espère que ce que j’ai vu entre la Suisse et la Croatie n’est qu’un épisode malheureux et non pas une tendance plus profonde. Car cela pourrait signifier que le football féminin de haut niveau est en train de suivre le même chemin que celui des hommes. La progression constante des aspects de préparation physique, technique et tactique, à partir des années 1960, a dans un premier temps conduit à un durcissement du jeu. On se rappelle tous des épisodes d’agressions de Berdoll sur Jeandupeux (1977), de Goikoetxea sur Maradona (1983), de Roy Keane sur Haaland père (2003). Heureusement, l’élite a ensuite évolué dans un sens positif, aboutissant aujourd’hui à un spectacle beau, rapide, subtile. Mais il faut se rappeler qu’il est d’abord passé par une phase d’agressivité excessive.

Flamboyant Suisse-Belgique

Quelques jours après le match contre la Croatie, j’ai vu jouer la Nati contre la Belgique et cela m’a rassuré. Du football pratiqué avec intelligence, combativité, franchise, technicité. Un spectacle bien différent. Prometteur.

Dans l’affaire, le rôle des formateurs et des entraîneurs, hommes et femmes, est essentiel. Le développement des qualités techniques et tactiques doit figurer au premier plan sans oublier le travail sur le physique, spécifique lui aussi. Les progrès ne doivent pas être entravés par une pratique centrée sur la dureté des interventions, avec des tacles à tout-va, des tirages de maillots, etc.

Mais à l’instar du football de haut niveau pratiqué par les hommes, le football féminin a besoin de finances pour arriver au sommet, et c’est bien là que se situe le problème. Au niveau des clubs, les différences de salaires entre hommes et femmes sont énormes, pour l’instant du moins, mais elles relèvent du domaine privé. En revanche, au niveau des compétitions internationales (Coupe du monde, Euro, JO), cette différence de traitement est aujourd’hui incompréhensible. Les choses commencent à bouger dans tous les sports professionnels pour réparer cette injustice. Dernièrement, la Confédération brésilienne de football a décidé que les joueuses gagneront les mêmes primes que les joueurs lors des matchs en sélection nationale, ce qui est une avancée majeure.

Faut-il attendre que le football féminin soit aussi populaire que le football masculin pour réduire l’écart des revenus, ou faut-il agir au niveau des fédérations pour que l’équité soit garantie lors des grandes compétitions? Les meilleurs joueurs bénéficient très souvent de contrats individuels de sponsoring, les autres ont des salaires corrects, au plus haut niveau tout du moins. Pour leurs homologues féminines, la route est encore longue. Mais le fait de montrer de plus en plus de matchs féminins permet d’avancer à un bon rythme. A condition, bien sûr, que le genre de spectacle ne soit pas celui du sinistre Croatie-Suisse, mais du flamboyant Suisse-Belgique. Aux joueuses et à leurs dirigeants de prendre conscience que c’est la qualité du jeu qui va assurer l’avenir du football féminin.

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