Football

Les quatorze minutes qui ont tout changé

Le 5 septembre, à la 80e minute de jeu, l’équipe de Suisse perdait 0-2 contre la Slovénie et risquait de manquer son train pour l’Euro. Et puis elle a marqué trois fois

Il est bientôt 22h20, le samedi 5 septembre 2015, et Haris Seferovic quitte la pelouse du Parc Saint-Jacques la tête basse. La Suisse est menée 0-2 par la Slovénie. En lançant Valentin Stocker à la place de l’attaquant de l’Eintracht Francfort, le sélectionneur Vladimir Petkovic abat sa dernière carte. Croit-il seulement le miracle possible? Le public, lui, semble résigné, les observateurs le sont aussi. «A ce moment, nous sommes désabusés, nous avons jeté l’éponge. Surtout, nous sommes tristes que l’équipe passe à côté de ce match. On l’avait entouré en rouge dans l’agenda tôt dans l’année, on sentait que tout pouvait se jouer là», se rappelle Philippe von Burg, qui commentait le match pour la RTS.

Ce soir, l’équipe de Suisse de football a rendez-vous avec l’Euro 2016, mais elle est sur le point de rater le train. Remporter ce match, le septième de sa campagne qualificative, c’est oblitérer son ticket pour la France, ou presque. Ne resterait plus, alors, qu’à battre la respectable mais sans danger équipe de Saint-Marin et à obtenir un point minimum contre l’Angleterre (difficile) ou l’Estonie (moins). «C’est un match charnière comme on en joue peu, estime le défenseur neuchâtelois Steve von Bergen, remplaçant ce soir-là. En cas de défaite, on est presque sûrs de devoir passer par les barrages pour aller à l’Euro.» Mais la Nati n’a plus manqué un grand tournoi depuis le Mondial 2002, elle papillonne autour du dixième rang du classement FIFA, elle est régulièrement présentée comme la meilleure de tous les temps; la victoire semble définitivement à sa portée. «Semblait», en réalité. Au moment du coup d’envoi.

Les «dossiers»

Un nuage noir flottait pourtant déjà là, quelque part, au-dessus de l’équipe nationale. Elle reste sur quatre succès consécutifs, mais personne n’a oublié son début de campagne raté (défaites contre l’Angleterre et contre la Slovénie, déjà). Et puis il y a les «dossiers», les affaires qui hantent la vie du groupe. En mars, des déclarations de l’emblématique Stephan Lichtsteiner («Je trouve important de faire attention aux figures d’identification, parce qu’on n’en a vraiment plus beaucoup») ont beaucoup embarrassé, posant des questions quant à la santé d’un groupe multiculturel – «il n’y aucun malaise», auront dès lors à répéter joueurs et responsables tout au long de l’année.

Il y a aussi le cas Gökhan Inler. Depuis son entrée en fonction, Vladimir Petkovic doit composer avec un capitaine de plus en plus contesté. Son trône (une position de demi axial, plaque tournante du système) vacille, d’autant que Granit Xhaka brille dans un rôle similaire au Borussia Mönchengladbach. Le sélectionneur a jusqu’ici toujours accordé sa confiance à son expérimenté numéro 8, mais ce soir, contre la Slovénie, il chauffe le banc: Xhaka, Behrami et Dzemaili occupent l’entre-jeu. Et ça ne fonctionne pas comme il faut. «Ce milieu sans Inler, beaucoup l’espéraient. C’est vrai qu’il a tendance à ralentir le jeu, mais il est excellent pour tout organiser. Là, on ne savait pas qui faisait quoi, ça ne marchait pas», se rappelle Philippe von Burg. A la mi-temps, le journaliste publie un tweet sévère mais juste: «Un quart d’heure de pause pour se dire qu’on arrête de jouer comme dans une cour d’école.»

Une lourde succession

En cette fin d’été, Vladimir Petkovic n’est pas sur un siège éjectable, mais il a le recul pour juger le poids de la succession de «Gottmar» Hitzfeld. Peu importe ce qu’il fait: la critique ne le lâche pas; quand elle oublie enfin l’homme, elle cible ses partis-pris. «Pour lui, ça a été compliqué dès le début, il savait qu’il était le troisième choix derrière Marcel Koller et Lucien Favre», notera l’ancien international Stéphane Henchoz dans Le Matin Dimanche, le lendemain. Le Tessinois n’a jamais vraiment réussi à séduire ou à convaincre, malgré une philosophie de jeu tournée vers l’offensive (après une ère Hitzfeld caractérisée par la prudence) et des résultats objectivement bons (cinq victoires pour deux défaites officielles, deux nuls amicaux) avant son dixième match, ce 5 septembre, à Bâle.

Pour le coup, ses contradicteurs ont du grain à moudre. L’équipe de Suisse est menée sur sa pelouse. Un but juste avant la mi-temps («le pire moment», selon les entraîneurs, qui ne disent jamais quel est le meilleur), un autre juste après. Deux erreurs individuelles (Fabian Schär dans le jeu, puis Timm Klose au marquage sur corner) qui augurent d’une faillite collective. «L’équipe n’était pas bien en place comme d’habitude. Il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas», se souvient Steve von Bergen. La Nati se heurte au bloc slovène. «On ne voyait pas comment la Suisse pouvait s’en sortir. Elle n’avait pas d’occasions», rappelle Philippe von Burg.

«Il faut que je rentre»

Vu la tournure des événements et même si on l’a envoyé se dégourdir les jambes, Steve von Bergen sait qu’il ne va pas entrer: on n’en réfère pas à un défenseur central pour tenter de renverser la vapeur. «Je me chauffais avec Valentin Stocker, glisse-t-il. Juste avant d’être appelé, il me dit: il faut que je rentre; je sens que je peux marquer dans ce match.» C’est peut-être ce que tous les remplaçants se disent, mais le mantra a en l’occurrence quelque chose de prémonitoire.

Il est donc bientôt 22h20 et, pour Vladimir Petkovic, qui a fait ses trois changements, alea jacta est. «Pour parler crument, on est en train de prendre une sacrée claque dans la gueule», lâche Philippe von Burg à l’antenne. Il a à peine le temps de finir sa phrase. Valentin Stocker (qui vient d’entrer) donne un bon ballon vers l’avant en direction de Breel Embolo (entré à la 57e), qui dévie d’une géniale aile de pigeon pour Josip Drmic (entré à la 65e). En deux passes, le buteur du Borussia Mönchengladbach se retrouve devant le gardien et ne tremble pas. 1-2. Coaching gagnant. Drmic ramasse le cuir dans la cage, se signe au passage, revient en courant vers le rond central. Le match bascule. «C’est un gros changement psychologique qui s’opère à cet instant, estime Philippe von Burg. Tous ceux qui ont joué au football le savent: il n’y a pas plus difficile à défendre qu’un avantage de 2-1 quand on a mené 2-0.»

La prophétie se réalise

Trois minutes plus tard, Xherdan Shaqiri tire un corner, assez mal, mais le ballon revient sur Granit Xhaka, qui redonne à Shaqiri dans la profondeur; cette fois, la prophétie de Valentin Stocker se réalise: il est à la conclusion d’un centre parfait à ras de terre. 2-2. «A ce moment-là, les Slovènes se sont dits qu’ils allaient s’accrocher au point du nul. Ils ont même fait entrer un défenseur supplémentaire, se remémore Steve von Bergen. Le problème, pour eux, c’est que leur attaquant Novakovic avait dû sortir, blessé. Sans lui comme point d’ancrage devant, ils n’arrivaient plus à garder le ballon.»

Symptomatique: à la 94e minute, la Slovénie perd la balle bêtement dans son propre camp, Fabian Schär peut frapper au but, c’est dévié, la balle revient miraculeusement dans les pieds de Josip Drmic qui traîne par là, au milieu d’une demi-douzaine de Slovènes. Il contrôle, puis, au bout d’un instant qui semble durer une éternité, frappe. 3-2. «C'est incroyable!» Au micro de la RTS, Philippe von Burg en perd sa voix. «A ce moment-là, on se lâche complètement, remarque-t-il. Un quart d’heure plus tôt, on est en enfer, on pense aux barrages, on se dit qu’on pourrait y rencontrer une équipe comme les Pays-Bas. On se dit mince, 24 équipes seront à l’Euro et peut-être pas la Suisse. Et puis soudain, tout ce qu’on espérait depuis une année se réalise.»

Sentiments contrastés

Un véritable ascenseur émotionnel de quatorze minutes. La Nati était au sous-sol, la voilà sur un nuage de bonheur. Celui de Vladimir Petkovic fait particulièrement plaisir à voir. «On peut parler de miracle», lâchera le sélectionneur. Mais très vite, les sentiments se mélangent. «De retour aux vestiaires, ce qui prédominait, c’était la joie, bien sûr. Mais on a vite pris conscience que notre prestation n’avait pas été folichonne, souffle Steve von Bergen. On a vraiment frisé le code.»

Et comment: après cette rencontre, la Slovénie a encore collecté sept points, la Suisse seulement six, et elle aurait donc bien pu terminer troisième du groupe en cas de défaite ce soir-là. De son côté, la Slovénie s’est pris les pieds dans l’obstacle ukrainien lors des barrages; elle n’ira pas à l’Euro.

Les choses s’apaisent

La Suisse, elle, a repoussé ses fantômes. Sans les enfermer à double tour dans la boîte de Pandore: Vladimir Petkovic ne concurrence toujours pas Roger Federer sur le plan de la popularité, Gökhan Inler n’est pas redevenu l’incontestable leader qu’il a longtemps été et les questions de clans au sein du groupe ne sont pas irrévocablement archivées, mais en quatorze minutes, la Nati a accompli sa mission, réussi son année. «L’essentiel était acquis, note Steve von Bergen. Quand on perd, il faut chercher des coupables. Quand on gagne, on parle beaucoup moins des histoires, les choses s’apaisent.»

Il est 22h30 passées, le samedi 5 septembre 2015, et les Suisses quittent la pelouse du Parc Saint-Jacques en vainqueurs. Il est temps de se remettre de ses émotions, mais les souvenirs promettent d’être indélébiles. «Pendant les trois quarts de la partie, il n’y avait rien, glisse Philippe von Burg. Et puis, c’est la magie du sport, du football. En un quart d’heure, la situation change du tout au tout. Un match comme celui-ci, on ne l’oublie jamais.» Un précédent: à Sofia, le 1er mai 1991, l’équipe de Suisse s’impose 2-3 après avoir été menée 2-0. Deux buts de Knup, le dernier de Türkyilmaz. Cela n’avait pas changé grand-chose; l’Euro 1992 s’était déroulé sans elle. Cette fois, c’est bien différent. Steve von Bergen conclut: «Un tel retournement de situation, c’est très, très rare. Alors quand en plus la victoire a cette valeur…»

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