Calme trompeur sur le port de Vidy. Le départ de la 8e édition des 5 jours du Léman n'aura lieu que dimanche à 13 heures (voir parcours ci-contre), et les contrôles de jauge et de sécurité ne commenceront véritablement que ce samedi, quand la totalité des dix-huit équipages engagés cette année aura gagné le port lausannois. Mais en ce vendredi après-midi, les premiers arrivés s'activent déjà autour de leur voilier. Tous les mêmes, des Surprise (monocoques de 7,65 m) qui font tout le charme de cette régate en double sans assistance: une bataille à armes égales; seules les compétences techniques et les connaissances météorologiques et tactiques font la différence.

Près de la grue, le voilier Voiles Gauthier est encore sur sa remorque, le mât couché à même le sol. Ses deux équipiers, Boris Fornallaz et Nicolas de Castro (2e l'an passé), sont absorbés par les tâches techniques qu'il leur reste à accomplir: remplacer tout l'accastillage par des équipements neufs, puis mettre le bateau à l'eau avant de reposer le mât. Autour d'eux, le sol est jonché d'outils, de cordages et de pièces métalliques, ainsi que deux bouteilles de bières qui ressemblent fort à leur dernier petit plaisir avant cinq jours de régime sec. En plus d'une nourriture sans fantaisie («des pâtes»), ils partent en effet avec 6 litres d'eau, pour alléger le bateau au maximum. «L'eau qui nous manque, on la puisera dans le lac», explique le premier. Même pas une bouteille de champagne pour fêter une victoire qui leur a échappé de justesse l'an passé? «On la boira à terre.»

Autre ambiance au bout d'un des pontons du port où est amarré Genève 1, le voilier du Centre d'entraînement à la Régate (CER) barré par Pascal Perron et Cyrus Golchan (4e en 1998). Ils viennent de décharger pour 600 francs de courses et le bateau ressemble à un supermarché balayé par un cyclone. Encore que ça ne dure pas. Les fruits frais (melons, pommes, carottes et concombres), les pacs d'eau (27 litres) et toute la nourriture se retrouvent bien vite rangés dans des caisses en plastic. «On en a trop, concède Pascal Perron, qui en est à sa 7e participation, mais c'est préférable d'avoir de quoi se sustenter si on a faim.» Sans bouder quelques menus plaisirs: des asperges en bocaux, des jus de fruit pour le matin, mais pas de bouteille de rouge. «J'en avais pris une, une année, mais on ne l'a jamais bue.» Pour finir, quelques autocollants du Che «pour se sentir à la maison».

Au cercle nautique, organisateur de la course, Vladimir Viazemsky sirote du rosé en attendant son coéquipier. A 70 ans (4e participation), il est le doyen des 5 jours et se montre intarissable sur la nécessité de s'alimenter et de s'hydrater convenablement. «Surtout à mon âge, car sinon, je peux être victime d'hallucinations.» Une année, il a voulu copier François Charpié, l'actuel président du comité d'organisation, en emportant des petits plats mijotés par sa femme et congelés dans de la glace carbonique. Mais au bout de trois jours, la glace avait fondu. «De toute façon, par 40° à l'ombre, je n'avais plus trop envie de manger.» Il s'est depuis rabattu sur les formules énergétiques.

Pendant ce temps, de l'autre côté du lac, Stéphane Badea et Marc Fredon, le seul équipage français des 5 jours, viennent de larguer les amarres en direction de Vidy, où ils ont prévu de passer la nuit. A bord du voilier Soderim, du nom de la régie immobilière genevoise qui les sponsorise, ils goûtent enfin au plaisir de la navigation après avoir terminé leurs derniers préparatifs dans l'urgence. «J'ai dû mettre mon passé de cuisinier entre parenthèses, explique le premier. En plus de la nourriture habituelle en régate, j'ai juste emporté un morceau de tomme. Et puis une bouteille de gnôle en cas de coup dur.»

La palme «gastronomique» des 5 jours revient incontestablement à René Mermoud, vieil habitué de la course. Lui ne s'encombre que de boîtes de conserve dont il retire l'étiquette et qu'il peint en noir. Placées au soleil sur le pont du bateau, elles chauffent ainsi plus vite. Bon appétit et bon vent quand même.