Le Temps: Dans quel état d'esprit êtes-vous après le naufrage surprenant de Stève Ravussin?

Laurent Bourgnon: J'ai mal au ventre et je suis triste. Je n'ai pas fermé l'œil depuis l'accident. Stève, c'est mon petit poulain, mon pote. J'étais fier comme Artaban de le voir naviguer en tête. Ces derniers jours, nous nous parlions toutes les trois heures. Je lui répétais sans cesse: «Fais gaffe, reste vigilant, essaye de ne pas dormir durant la nuit. Si tu foires maintenant, je te casse la gueule!» Et puis voilà… Un grain, deux secondes de retard sur l'action ont suffi à anéantir des mois d'efforts.

– Comment avez-vous appris la nouvelle?

– Stève m'a téléphoné au milieu de la nuit. Il m'a dit: «Laurent, il faut que tu me casses la gueule. Je suis à l'envers…» Connaissant le personnage, j'ai longtemps cru qu'il plaisantait. J'ai douté. Et puis, j'ai réalisé.

– Ce type de grain est-il fréquent?

– Rien de plus normal. Sous les tropiques, il existe toute une activité nocturne difficile à appréhender. C'est bien la preuve que, jusqu'à la ligne d'arrivée, tout peut se passer.

– Il ne reste plus que trois multicoques en course. Comment expliquez-vous une pareille hécatombe?

– Trois bateaux ont été piégés par des conditions dantesques. Pour le reste, ce n'est rien d'autre que de la casse, les aléas techniques d'une course. En 1997, beaucoup de gens avaient prévenu: «Attention, nous sommes en train de développer des bateaux pour les grands prix, et non pour de longues traversées en solitaire (ndlr: ces mêmes bateaux, légers et rapides, sont utilisés dans des épreuves où les équipages sont composés de neuf à dix personnes!)». Il n'y a pas matière à polémiquer. Simplement, la prochaine fois, on construira des bateaux plus costauds.

– Irez-vous à Pointe-à-Pitre?

– Je ne sais pas. J'hésite. Pour l'instant, j'ai différé mon départ d'une journée. J'essaie de m'en remettre…

– Quelles seront les conséquences de cet abandon pour la carrière de Stève Ravussin?

– En Formule 1, une sortie de route ne surprend personne. En voile, après un accident, des gens se demandent si nous sommes encore capables de nous asseoir dans un bateau. Nous avons tellement moins de moyens… Mais il faut que l'histoire de Stève continue!