Le Temps: Alors que vous vous trouvez à moins de 1000 milles de l'arrivée en Guadeloupe (1852 kilomètres), vous bénéficiez d'une confortable avance – 613 milles – sur le deuxième, Lalou Roucayrol. Considérez-vous la course comme gagnée?

Stève Ravussin: Non. J'ai toujours dit que je visais la victoire, mais celle-ci ne sera acquise qu'une fois la ligne d'arrivée franchie. Il s'agit de ne pas se relâcher, de rester vigilant jusqu'au bout. Je reste concentré à 120%.

– Après neuf jours de course, dans quel état de fatigue vous trouvez-vous?

– Depuis le départ, j'ai dû dormir en moyenne trois heures sur vingt-quatre, mais je suis en bonne forme physique. On prend vite le rythme, on s'habitue à l'effort. De toute façon, je n'ai pas le temps d'avoir sommeil. Aujourd'hui encore, quelques pépins techniques m'ont mobilisé. J'ai dû écoper l'eau qui s'est accumulée à l'arrière du bateau et un foc a été endommagé. Rien de bien méchant.

– Quelles sont les conditions atmosphériques?

– La température s'élève à plus de trente degrés. L'eau s'est réchauffée, je sens que j'approche du but. Le ciel est d'un bleu éclatant, il y a des petits nuages blancs. Une vraie carte postale! Les vagues forment des creux de deux à trois mètres. J'ai 28 à 30 nœuds de vent, le bateau avance assez vite. Je fais un long bord vers la Guadeloupe, ce n'est a priori pas très compliqué. Ça ressemble à une autoroute, même si de mini- orages sont à craindre.

– Que redoutez-vous encore?

– Une casse quelconque, évidemment. Vous avez beau donner le meilleur de vous-même et essayer d'anticiper les événements, la fatalité fait partie du métier. Le risque de heurter un bateau ou un container existe de nuit. On ne peut rien y faire. Je m'efforce d'avancer et je mise sur ma bonne étoile.

– Au-delà de votre probable victoire, vous êtes en mesure de battre le record détenu par votre ami Laurent Bourgnon. Cela revêt-il une quelconque importance à vos yeux?

– Non, mon seul but est de gagner la course. Le record ne veut pas dire grand-chose, car tout dépend des circonstances, de la météo.

– Que vous inspire le fait qu'il ne reste que quatre multicoques de 60 pieds en course?

– Les mésaventures des autres ne sont pas de nature à me faire plaisir. Pour ma part, je savais que je pouvais compter sur un bon bateau, puisque je le connais depuis plusieurs années. Certains ont peut-être voulu construire des trimarans trop pointus, inadaptés à la course. Ce choix les regarde.

– Réalisez-vous la portée de votre performance?

– Pas vraiment. Je suis coupé du monde, sans trop savoir ce qui se passe à terre. Ceci dit, mon téléphone satellite n'arrête pas de sonner. Les appels de proches, de mon attachée de presse, de certains partenaires, des médias ou de Laurent Bourgnon me rappellent qu'on me suit de près.

– Visualisez-vous déjà l'arrivée?

– Mes potes ont réservé leur billet d'avion et loué des appartements depuis plus d'une année. Nous aurions fait la fête même si j'étais arrivé dernier. Si je pouvais offrir une victoire à mes amis et à tous ceux qui m'ont soutenu dans mon projet, je serais le plus heureux des hommes.