Il a imaginé la scène cent fois. Dans son repaire des faubourgs de Buenos Aires, Gaston Gaudio ne rêvait pas de grosses voitures ou de petites amies, mais de Roland-Garros, la terre promise. «Je veux aller en finale, et gagner», a-t-il osé mardi dernier, les joues empourprées. D'un naturel déférent, l'homme n'est pas coutumier de ce genre d'audaces. A la question récurrente de savoir qui il est, la réponse désarçonne: «Gaudio, il n'a rien de spécial. C'est juste un type qui veut arriver à prendre du plaisir sur un court.»

Tout le problème est là… Avec la délicatesse de son toucher, avec sa vélocité et son endurance, le moins «lifteur» des Argentins présente des états de service étranges, pour ne pas dire suspects. Aucun titre majeur. Quelques exploits ponctuels çà et là, sur terre exclusivement. A 26 ans.

La vérité est que Gaston Gaudio fut longtemps son plus redoutable adversaire. Assailli d'angoisses, encombré de questions existentielles, otage de ses propres exigences, cet esthète forcené a toujours trimbalé de faux airs de dilettante sans jamais prendre le temps de sourire. «Sur le court comme dans la vie, il arrive que je souffre. Un jour je suis heureux, l'autre je suis triste. Avec mon psychologue, j'ai appris à envisager le tennis de manière plus ludique.»

Pablo Pecaro a joué un rôle déterminant. «L'an dernier, explique le psychologue, Gaston pestait continuellement. Il cherchait à capter mon regard dans les tribunes, l'air de dire: «Je vais quitter le court et arrêter le tennis». Gaudio est de ceux qui hésitent rarement à sacrifier la victoire sur l'autel de la perfection. Cette quête obsessionnelle d'une forme d'idéal esthétique l'a profondément marqué. Comme tous les surdoués. Comme Safin, Federer… Tel est Gaudio, éternel insatisfait sur un court mais, au quotidien, hédoniste assumé, bonnet rasta sur une crinière folâtre, du Jamiroquaï en boucle dans les écouteurs. En avril dernier, «le Chat» a atteint la finale à Barcelone, après avoir éliminé Moya. Dimanche, Roland-Garros lui offre une apothéose. A moins, au contraire, que ce ne soit un commencement.