Football

Quinze ans après, les deux Wimbledon restent irréconciliables

En 2002, l’équipe de Wimbledon déménageait à Milton Keynes. Révoltés, ses supporteurs ont créé leur propre équipe. Samedi, les deux clubs se rencontraient

Dans le stade aux trois-quarts vide, on n’entend qu’eux lors d’un coup d’envoi du match. Ils ne sont pas chez eux, mais les supporteurs de l’équipe qui joue à l’extérieur s’époumonent, noyant les fans locaux, aux rangs épars. Parmi leurs chants clamés à tue-tête, un mot revient régulièrement: «Traîtres»

La rencontre samedi entre MK Dons et AFC Wimbledon, apparemment un obscur match de League One, la troisième division anglaise de football, n’est pas comme les autres. Les deux équipes partagent une histoire commune âcre, disputée, qui laisse des traces amères dans les esprits. «J’ai l’impression de venir à un enterrement», lâche, rageur, Rob Bellamy, un des supporteurs d’AFC Wimbledon qui a fait le déplacement.

Un déménagement

La dispute remonte à 2002. Wimbledon FC, club de la banlieue sud-ouest de Londres, n’a plus de terrain depuis une décennie. Il partage le stade de Crystal Palace, à quelques kilomètres de là, mais les supporteurs sont peu à faire régulièrement le déplacement. Cherchant une solution, le président du club imagine l’impensable: déménager loin de là. Dublin est envisagé. Finalement, ce sera Milton Keynes, ville nouvelle à presque cent kilomètres de là, où la mairie souhaite avoir un stade et une équipe de football.

Presque quinze ans plus tard, les fans crient encore à la trahison. «Imaginez qu’on annonce que le Paris Saint-Germain va désormais jouer à Marseille, en gardant les couleurs du club», explique Daniel Kuckfield, supporteur de toujours.

Révoltés, la grande majorité des fans refusent le déménagement. Se rassemblant, ils créent une nouvelle équipe, AFC Wimbledon, financée grâce à leurs donations. Pour la communauté locale, pas de doute: voici le «vrai» club de Wimbledon, directement issu de plus de cent ans d’histoire. Juridiquement pourtant, la Football Association, l’instance du football anglais, estime que le club officiel est celui de Milton Keynes. AFC Wimbledon doit donc débuter tout en bas de l’échelle, dans les divisions amateurs.

Quatorze ans plus tard, le club a connu une progression prodigieuse. Il a gravi sept divisions et a été promu à la fin de la saison dernière en League One. Quant à l’équipe migrante, désormais rebaptisée MK Dons (MK pour Milton Keynes, «Dons» étant le surnom de Wimbledon), elle a été reléguée la saison passée et se retrouve dans la même division. Pour la première fois, les frères ennemis sont au même niveau et il s’agit de leur première rencontre en championnat.

Tout les oppose. «Nous sommes une vraie équipe socialiste, possédée à 100% par ses supporteurs», se vante, ravi, Daniel Huckfield. MK Dons incarne au contraire le football mercenaire, pouvant s’installer n’importe où dans le monde pourvu que le financement soit là. AFC Wimbledon n’a aujourd’hui qu’un stade de 5000 places, presque toujours plein. MK Dons possède une enceinte de plus de 30 000 places, aux sièges rembourrés, avec hôtel attenant, mais il est généralement aux trois quarts vide.

Une identité propre

Les deux équipes se sont rencontrées par le passé à trois reprises, dans différentes coupes d’Angleterre. Avant le match de samedi, MK Dons menait deux victoires à une. A chaque fois, la tension était extrême.

MK Dons aimerait bien tourner la page, pourtant. «C’est la quatrième fois que les deux équipes se rencontrent. On n’a plus vraiment envie de remuer le passé», explique le porte-parole du club.

L’équipe a d’ailleurs abandonné en 2007 la dispute autour de l’héritage historique de Wimbledon FC. Plus question d’utiliser les couleurs du club d’origine ni de revendiquer les liens d’autrefois. Dans le magasin du club, il n’y a plus une référence à la dispute de 2002. MK Dons est devenu le club de Milton Keynes, ville nouvelle sans grand caractère, avec ses quartiers bien délimités par des routes nationales et son centre-ville qui est un simple centre commercial.

Le temps de la vengeance

Les supporteurs sont pourtant loin d’avoir tourné la page. Franco est l’un des rares supporteurs de Wimbledon FC qui a passé son allégeance à MK Dons. A chaque évocation de la dispute, il manque d’exploser. «On nous reproche d’avoir abandonné Wimbledon. La vérité est que pendant les années 1990, les supporteurs ne se déplaçaient pas pour leur équipe. Le président du club, Pete Winkelman, devait trouver une solution.» Selon lui, le déménagement était inévitable. «Ce sont les fans d’AFC Wimbledon qui nous ont désertés, pas le contraire.»

Ces derniers sont toujours aussi remontés, mais ils tiennent leur revanche. «Ils nous surnommaient une équipe du dimanche du pub local. On leur a prouvé qu’on pouvait repartir du bas et remonter les échelons du football, un à un», se félicite Haydon, un autre supporter d’AFC Wimbledon. L’aventure a aussi créé un groupe soudé à l’extrême. «On a été approché par de riches hommes d’affaires pour racheter le club, mais on ne vendra jamais», ajoute Haydon.

Le match de samedi a été remporté par MK Dons (1-0) d’un but sur penalty en deuxième mi-temps. Mais AFC Wimbledon est à la 10e place du classement, huit rangs devant leurs adversaires. «Ça doit être franchement embarrassant pour eux», sourit Rob Bellamy. La rivalité n’est pas près de disparaître.

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