Dribbles avec les mots (5/5)

En quittant le basket pour le foot, le rap est devenu européen

Aux Etats-Unis, les rappeurs sont passionnés par la NBA et pas par le soccer. Mais cette musique est devenue universelle parce que, dans tous les pays, ses adeptes ont commencé à y faire vivre leur propre héritage culturel

Les rappeurs adorent le football, les footballeurs raffolent du rap, et entre leurs deux univers se tissent des liens de plus en plus puissants. Et s’il n’y avait pas de grande différence entre une bonne rime et un joli dribble?

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La bromance entre rap et football est une affaire européenne. Aux Etats-Unis, où cette musique est née dans les block parties des années 70, le soccer est loin de provoquer la même fascination populaire qu’en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne – mais les rappeurs n’en sont pas moins de grands passionnés de ballons. «Ce n’est pas pour rien qu’on parle du rap game pour évoquer ce microcosme: il y a toujours eu cette idée de compétition, de performance», fait remarquer un confrère mordu de sports et de sons US.

De New York à Los Angeles en passant par le «Dirty South», les rappeurs emploient volontiers des références au football américain, au hockey sur glace ou au baseball. Mais aucune discipline n’a autant leurs faveurs que le basketball. «C’est une question de spectacle. Les rappeurs aiment ça en général, et la NBA propose tout simplement le meilleur. C’est plus clinquant que dans les autres ligues», estime le grand frère et manager de Clint Capela, Fabrice, qui lui-même tâtait du micro lorsqu’il était plus jeune.

L’histoire du rap et du basket outre-Atlantique ressemble à s’y méprendre à celle du rap et du foot en Europe. Il y a les références dans les morceaux, innombrables, chez des artistes aussi divers que les anciens punks des Beastie Boys, le légendaire Notorious B.I.G., le tout-puissant Jay-Z ou la vedette des années 2010, Drake. Il y a les velléités musicales de joueurs professionnels comme Shaquille O’Neal (quatre albums tout de même), Tony Parker ou plus récemment Damian Lillard. Et il y a une densité incroyable de codes culturels partagés, échangés, réappropriés. Le sport et l’industrie musicale constituent deux manières de concrétiser le rêve américain; le basket et le rap en sont les expressions les plus street.

Le rap pour se rapprocher

Pour le Genevois Clint Capela, drafté en NBA en 2014, le rap fut ainsi un excellent moyen de s’intégrer. «J’ai grandi avec deux frères qui écoutaient tout le temps cette musique, avec Fabrice qui rappait lui-même, c’est vraiment ma culture, et lorsque je suis arrivé aux Houston Rockets, cela m’a permis de développer une bonne relation avec James Harden [la star de l’équipe], car nous aimons tous les deux nous poser pour écouter des sons.»

En Suisse, son ancien camarade d’école Makala lui a dédié un morceau (Capela, en 2015), qu’il trouve «vraiment bon». Aux Etats-Unis, il a l’occasion de voir comment se créent les connexions entre stars du micro et du ballon orange. «En fait, c’est très naturel. Je suis pote avec James Harden, qui est très proche de Travis Scott, donc je l’ai aussi rencontré. Dernièrement, j’ai été le voir en backstage après son concert à Londres. Je connais aussi assez bien les Migos. Les rencontres se font naturellement, et souvent ces contacts sont enrichissants. Finalement, nous faisons un peu la même chose, en concert ou en match, en rappant ou en dunkant: nous essayons de rendre la foule hystérique.»

A la fin des années 80, le rap traverse l’Atlantique – littéralement, via disques et cassettes – et les premiers passionnés européens l’adoptent avec tout son background culturel: style vestimentaire, influences musicales et système de références. C’est l’école du «rap en français», qui considère que cette musique ne peut exister que nappée de sauce américaine et que tout écart du corpus originel est inapproprié. C’est aussi l’époque de Michael Jordan, des Chicago Bulls, de la «Dream Team». Même si le football est déjà beaucoup plus populaire, le basket est le premier sport favori du rap en Europe. «Pour eux, si t’es black, d’une cité ou d’une baraque, t’iras pas loin/C’est: vends du crack ou tir à trois points», rappe par exemple Booba à ses débuts solo dans son classique Indépendant.

Vers l’universalité

Aujourd’hui, plus personne ne parle de «rap en français». L’expression «rap français» s’est imposée parce que petit à petit, les rappeurs de l’Hexagone ont assumé leur propre héritage. Sur le plan des vêtements, il y a par exemple eu la mode des joggings retroussés dans les chaussettes et des casquettes Lacoste (que la marque bon chic, bon genre n’a d’ailleurs pas toujours vue d’un très bon œil). Au niveau du son, ce fut le recours quasi systématique à des boucles mélodramatiques de piano et de violon. Et dans les textes, la réalité locale s’est immiscée avec toutes ses composantes. Dont l’omniprésence du football. C’est avec le ballon rond que le rap est véritablement devenu européen.

C’est moins futile qu’il n’y paraît. Il y a aujourd’hui des rappeurs de toutes les sensibilités politiques jusqu’à la droite la plus extrême, de toutes les nationalités, de tous les milieux. Cette musique (le rap) est née comme partie d’un mouvement culturel plus global (le hip-hop) comprenant d’autres disciplines (breakdance, graffiti, DJing) et aussi des valeurs propres (le fameux «peace, love, unity & having fun» de la Zulu Nation). Il s’en est petit à petit libéré pour s’adapter à toutes les sensibilités. C’est ainsi qu’il est devenu universel.

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