Sacrément sport

De quoi ces signes sont-ils le signe?

Régulièrement, le professeur Olivier Bauer interroge les relations entre sport et religion pour Le Temps. Focus, aujourd’hui, sur les gestes qui amènent la foi sur les terrains de football

Lors du Championnat d’Europe des nations ou d’autres grandes compétitions de football, des joueurs touchent de leur main droite successivement leur front, leur poitrine et leurs épaules; d’autres tombent à genoux, écartent les bras, lèvent la tête et ferment les yeux; d’autres encore s’immobilisent debout la tête baissée, les avant-bras repliés, les mains ouvertes puis se frottent le visage de leurs deux mains; d’autres enfin étirent le bras droit, ferment le poing et pointent l’index vers le haut. Avec d’innombrables variantes et de multiples combinaisons.

De tels gestes appartiennent au registre religieux. Le premier relève du catholicisme ou de l’orthodoxie; le second d’un protestantisme évangélique ou pentecôtiste; le troisième de l’islam; le quatrième d’une spiritualité qui postule «qu’il y a quelque chose au-dessus de nous». Ce qu’on ne voit pas – ou peu ou plus – ce sont des joueurs qui soulèvent ou retirent leur maillot pour afficher le slogan inscrit sur leur tricot de corps: «I belong to Jesus», «Dieu t’aime» ou autre. C’est que dans ce cas, et dans ce cas seulement, ils s’exposent à une sanction. Car l’UEFA, dans son «Règlement concernant l’équipement» interdit «tout slogan de nature politique, religieuse, raciste ou contraire aux bonnes mœurs et à l’éthique».

Le pouvoir des mots

L’UEFA refuse que les joueurs écrivent les mots de leur foi, mais elle les laisse libres d’en performer les gestes. Ce qui, paradoxalement, tend à conférer à l’écriture un privilège certain. Car ne pas s’occuper des gestes, c’est les réduire à peu de chose. Et considérer les mots comme une menace, c’est leur attribuer du pouvoir.

Mais qu’est-ce qui motive cette différence de traitement? Simple pragmatisme, un mot étant plus facile à repérer et à sanctionner qu’un geste toujours plus ou moins discret ou plus ou moins ostensible? Conviction profonde, un mot valant mille gestes? Peu importe, une telle discrimination pose problème. Car tant ces gestes que ces mots remplissent la même fonction: rendre public ce qui pourrait rester dans l’intime ou dans le privé. Ces gestes comme ces mots montrent publiquement ce qui pourrait se faire discrètement en soi-même ou dans le vestiaire. Evidemment, cela ne suffirait pas. Ce que veulent les footballeurs, c’est faire savoir qu’ils ont une foi. Ils souhaitent en témoigner devant des milliers de spectateurs et des millions de téléspectateurs.

Alors, de quoi ces signes sont-ils le signe? D’abord d’un besoin, celui de témoigner. Ensuite d’une envie, celui d’exposer le contenu de sa foi: quelque chose existe au-dessus de nous; il porte le nom de «Dieu» ou de «Jésus»; il est mort crucifié; il est possible de l’invoquer; je suis prêt à m’agenouiller devant lui. Encore faut-il avoir quelques signes à montrer et vouloir les montrer! Or, toutes les religions ne sont pas égales devant les gestes visibles et tous les croyants ne pratiquent pas le témoignage ostentatoire. Ainsi, on ne remarque pas de signes ostensibles de judaïsme et on aura dû attendre 1976 pour que Herb Lusk, un joueur des Philadelphia Eagles en football américain, rende visible le protestantisme en décidant de prier un genou à terre après avoir inscrit un touch-down. Une attitude souvent reprise, largement imitée. Mais une attitude dont le sens n’est pas évident. Ainsi, pour un amateur d’art, elle évoque plutôt le penseur de Rodin. Une telle polysémie n’est pas toujours religieusement bien acceptée. Et les footballeurs évangéliques remplacent ou redoublent les gestes par des mots qui expliquent, par-delà toute ambiguïté, de quoi leurs signes sont le signe.

Attitude sélective

L’UEFA pourrait tout admettre ou tout interdire. Mais elle préfère se montrer sélective. Devant elle, tous les signes religieux ne sont pas égaux. Et toutes les formes de témoignage ne reçoivent pas le même traitement. Mais de quoi cette discrimination entre signes est-elle le signe? On assiste ici à un subtil retour du religieux. Car le statut particulier accordé à l’écriture est le signe d’une culture protestante. Une culture protestante qui pourrait venir d’Angleterre, terre natale du football. Une culture protestante qui fait des Écritures, le fondement et la norme de toute foi. «Sola Scriptura» dit en latin la théologie protestante. Et l’UEFA de lui emboîter le pas et de témoigner en substance: Performez tous les gestes que vous voulez! Ils seront vite faits et vite oublié. Mais renoncez aux mots! Car pour toujours ils resteront.

Une culture protestante qui impose des limites à une foi protestante. À l’Université, on appelle cela un paradoxe. Sur le terrain de football, on parle d’un autogoal!

* Olivier Bauer est professeur à l’Institut lémanique de théologie pratique de l’Université de Lausanne. Il travaille sur la transmission de la foi, sur les relations entre sport et religion et sur une approche théologique de l’alimentation. Son blog «Une théologie au quotidien».

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