Dopage

«Avec ce qu’on apprend de Sotchi, on reste K-O debout»

Martial Saugy, grand spécialiste suisse de la lutte antidopage, livre son analyse sur le dopage d’Etat en Russie

Directeur du Centre de recherche et d’expertise en sciences antidopage de l’Université de Lausanne, Martial Saugy connaît mieux que quiconque la problématique du dopage en Russie. Il est notamment un familier du lanceur d’alerte Grigory Rodchenkov, ancien directeur du laboratoire russe antidopage et témoin clé du rapport de l’Agence mondiale antidopage (AMA) où l’auteur, Richard McLaren, conclut à un dopage d’Etat.

C’est sur la base de cette enquête que le Comité international olympique (CIO) pourrait trancher dès ce week-end en faveur d’une suspension des sportifs russes pour les jeux olympiques de Rio qui débuteront le 5 août prochain.

Le Temps: Le rapport McLaren apporte-t-il la preuve définitive d’un dopage d’État russe?

Martial Saugy: Beaucoup des éléments de ce rapport sont basés sur les allégations de Grigory Rodchenkov. Un certain nombre de choses ont pu être vérifiées mais pas toutes. Le temps était un peu court pour que la commission McLaren puisse établir des preuves irréfutables. Je connais bien les procédures juridiques dans le cadre de la lutte antidopage. Dès qu’il y a un cas positif vous devez apporter des preuves d’une solidité irréfutable.

- Et ce n’est pas le cas?

- Ce n’est pas encore complet. C’est une grosse enquête qu’il faut mener pour déterminer les responsabilités. Le nom du ministre russe des sports, Vitaly Mutko, a été prononcé. Maintenant qu’est-ce qui va pouvoir permettre d’affirmer de manière définitive que lui-même orchestrait tout cela?

- Le témoignage de Rodchenkov est-il crédible, comme le dit McLaren, au-delà de tout doute raisonnable, ou est-ce un affabulateur comme le dit Moscou?

- Je le connais depuis longtemps. C’est une forte personnalité, très intelligente, très expansif. Il travaille sérieusement. On a toujours senti qu’il travaillait dans un contexte très tendu sans qu’il se laisse aller à donner trop de détails. Ce qu’il dit s’inscrit dans des choses qu’il a sous-entendues à plusieurs reprises.

- Lors des jeux de Sotchi?

- Non, on était alors cantonné dans la partie des analyses du laboratoire. Les experts qui venaient de l’étranger, comme moi, étaient là pour parler plus de chimie analytique que de lutte antidopage. On part du principe que les échantillons qui sont délivrés dans le laboratoire sont les bons, qu’ils ont été prélevés correctement et que bien entendu ils n’ont pas été manipulés. Aux championnats du monde d’athlétisme 2013 à Moscou, c’était le même laboratoire. Là, je sentais la tension: la Russie est l’une des grandes nations de l’athlétisme et à ce moment-là on a pas mal échangé sur les difficultés que Rodchenkov avait systématiquement avec son entourage. Je ne sais pas si on peut dire avec l’État.

- Rodchenkov se disait sous pression?

- Il ne se plaignait pas. Mais c’est clair que je pouvais faire la différence avec ce que nous faisons dans nos laboratoires à Lausanne intégrés à un hôpital universitaire, avec un devoir de communication et une plus grande indépendance qu’un laboratoire qui dépend directement du ministère des sports. Qui plus est dans un pays très porté sur le sport et la quête de médailles. Ça, c’était palpable.

- C’est-à-dire?

- A l’époque, l’AMA mettait déjà une grosse pression sur le laboratoire de l’agence nationale russe antidopage. Depuis 2010-2011, l’AMA savait qu’il y avait des problèmes de fonctionnement, de manque d’indépendance par rapport aux pouvoirs politiques ou sportifs du laboratoire et de l’agence nationale antidopage.

- Rodchenkov décrit la façon dont les services secrets russes, lors des jeux olympiques d’hiver de Sotchi, en 2014, échangeaient le contenu des bouteilles de prélèvement d’urine pour les tests antidopage. Est-ce crédible?

- Oui. Dans le cadre de cette enquête, il y a un certain nombre de signes qu’une manipulation a eu lieu. Est-ce que cela remet en cause toute la lutte antidopage? Peut-être est-on un peu naïf, mais le système est fait de façon à ce qu’on ne puisse pas effectuer ce genre de manipulation. Malgré tout, dans le cadre des jeux, c’est toujours à l’interface de deux activités que les choses peuvent se produire. D’un côté, il y a ceux qui prélèvent les échantillons et ont toutes les informations, de l’autre il y a le laboratoire où on stocke les échantillons et où les gens font les analyses. Cette interface est forcément délicate. Dans une grande organisation comme les JO, on prélève beaucoup d’échantillons en peu de temps, cela doit être organisé de manière très rationnelle.

Si dès le départ, dès l’installation du laboratoire, il y avait un projet prémédité, il est imaginable qu’une telle manipulation sur les bouteilles ait eu lieu. L’enquête McLaren a montré que les Russes ont réussi à manipuler des scellés, c’est-à-dire des bouchons, qu’on ne peut normalement ouvrir sans les casser. Les ingénieurs russes ont certainement trouvé le truc pour laisser le moins de traces possible. Nous, on part du principe que l’on ne va pas ausculter toutes les bouteilles jusque dans ces détails. Les traces révélées par McLaren l’ont été avec des appareils assez coûteux que les laboratoires n’ont pas.

- Avez-vous l’impression aujourd’hui d’avoir été trompé, êtes-vous en colère?

- Je pourrais l’être. Au laboratoire de Lausanne on travaille sur la problématique de l’athlétisme russe depuis longtemps. Avant les jeux de Pékin (2008), on avait écarté sept athlètes féminines russes qui avaient toutes des chances de médailles dans le demi-fond. Avec l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF), en procédant à des contrôles hors compétition, pour vérifier les urines de divers laboratoires concernant des athlètes russes, on a démontré qu’il y avait des manipulations lors des contrôles en Russie. Ce cas n’avait pas été médiatisé quand bien même c’était une grosse opération démontrant une manipulation systématique des échantillons pour cacher des pratiques de dopage.

Maintenant, avec ce qu’on apprend de Sotchi, on reste K-O debout. Même si on a vu beaucoup de chose dans le milieu, on ne s’attendait pas à cela. J’ai toujours eu un regard critique sur ce qui se passait en Russie. Après l’affaire de 2008, il y en a eu d’autres. Le but de l’AMA et de la communauté antidopage dans son ensemble était de mettre fin à ces pratiques avec tous les moyens à disposition. Finalement cela a été révélé par un reportage de la télévision allemande ARD et le Sunday Time. C’est à ce moment-là que sont sorties au grand jour un certain nombre de pratiques illicites qu’on soupçonnait.

Mais notre problème était d’apporter des preuves irréfutables. On sait que tout ceci va finir devant les tribunaux. C’est plus difficile à réaliser pour nous que pour un bon journaliste d’investigation. Depuis 20 ans, je répète que les laboratoires ont beau tout faire pour être plus performant, si on n’a pas le bon échantillon cela ne sert à rien.

- Ce dopage d’État russe est-il unique?

- La Russie est un grand pays du sport. Si l’AMA voulait donner un exemple ou si elle voulait frapper fort c’était mieux de prendre la Russie plutôt qu’un petit pays dans l’ancien bloc soviétique. Il y a diverses façons d’agir pour un État: cela peut être actif ou passif. Il semble qu’il y ait des preuves, dans le cas russe, que c’est actif. Ils ont des voisins qui ont des pratiques similaires. Mais la Russie paye aussi le fait qu’elle veut faire de la politique à travers le sport. Le sport est une question stratégique pour les Russes.

- Qu’en est-il de la Chine qui a planifié les JO de Pékin pour gagner un maximum de médailles?

- Une nouvelle analyse des échantillons de Pékin est en cours. A ce stade, il n’y a pas d’indication que les Chinois sont impliqués, mais s’ils ont pu mettre en place un système comme les Russes à Sotchi on n’aurait rien détecté. Nos moyens sont relativement faibles.

- A-t-on changé d’époque en matière de lutte contre le dopage?

- Il y a très clairement un tournant. On pensait que l’affaire Festina provoquerait un changement. Mais ensuite Lance Armstrong va gagner sept Tours de France en trichant. Les révélations d’Armstrong et la victoire de l’antidopage américain, avec des méthodes différentes, le recours aux lanceurs d’alerte, ont donné ensuite un élan à la lutte antidopage et une crédibilité à l’Agence mondiale antidopage. Il aura fallu une génération pour créer une agence indépendante et harmoniser les pratiques antidopages dans un monde où la culture du sport a une signification complètement différente si vous êtes en Russie, au Kenya, aux Etats-Unis ou en Suisse. Les fédérations sportives internationales ont aussi changé, du fait de l’obligation de signer le code mondial antidopage, donc de collaborer.

- Au vu des conclusions très claires de l’AMA comment comprendre que le CIO hésite à prendre une décision?

- Le CIO est l’organisateur, le propriétaire des JO. La problématique du dopage est gérée par les Fédérations internationales, ce sont elles qui règlent l’éligibilité des sportifs. C’est l’IAAF qui a pris la décision d’exclure la fédération russe d’athlétisme. Je salue cette décision, même si elle peut paraître injuste. Quand il y a un pourcentage important de fraude durant un certain temps dans une fédération nationale, elle est exclue des rencontres internationales. Le rapport McLaren évoque une vingtaine de sports. Il est toutefois normal que les fédérations sportives internationales demandent plus de détails avant d’exclure une fédération nationale ou certains individus.

- Qu’en est-il de l’indépendance de ces fédérations sportives? Le Kremlin laisse entendre qu’elles sont sous influence politique.

- Il y a des Russes à la tête de fédérations sportives internationales. Je peux comprendre que les Russes puissent nourrir un sentiment de persécution, mais les grandes organisations sont soucieuses de transparence et de représentativité. Elles ne peuvent créer artificiellement une guerre froide. Peut-être est-il vrai que les Anglo-Saxons ont pris le dessus. Quand il s’agit de dopage, le côté éthique et la lutte contre la tricherie sont plus développés chez eux. Mais les Russes ont eu toute possibilité de participer aux décisions. Il y a un vrai équilibre, ne serait-ce que par les contributions financières.

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