Il était resté assis devant la petite tente dédiée aux joueurs durant les deux premiers chukkas* du tournoi de Hurlingham, la moue boudeuse derrière ses lunettes de soleil. Mais soudain, alors que son équipe est menée 6 à 2 et que la cloche sonne la pause, Marcos Heguy se lève. Il hurle, il gesticule. «Tu agites trop tes mains, tu tires sur la bouche.» Luke Tomlinson n’a pas le temps de descendre de cheval qu’il se fait invectiver par l’ancien numéro un mondial. Vexé, il tourne les talons. «C’est ça, tu n’as qu’à faire ce que tu peux.»

Guérilleros des tacos, ces longs maillets de bambou, Marcos Heguy n’a jamais supporté la défaite, que ce soit à cheval ou depuis le bord du terrain. Après plus de vingt ans passés dans la peau d’un des meilleurs joueurs du monde, l’Argentin est devenu le manager de l’équipe Pilará Piaget pour les trois grands tournois du printemps argentin, Tortugas, Hurlingham et Palermo. Ces rendez-vous forment la triple couronne, événement d’un niveau inégalé dans le monde du polo.

Le jeu est extrêmement rapide, incroyablement précis et brutal. Sur ces terrains mythiques, les équipes peuvent atteindre le handicap 40, soit la somme des meilleurs joueurs du monde. Marcos Heguy a lui-même joué à ce niveau avec ses trois frères, Horacito, Gonzalo et Bautista. Ensemble, ils ont remporté les trophées les plus prestigieux, parfois aux dépens de leurs cousins. Des finales composées uniquement de rejetons Heguy ont marqué l’histoire du sport.

«El Mago», comme on le surnomme respectueusement dans son pays, ne dispute plus la triple couronne. Suite à une grave blessure à l’épaule survenue sur ce même terrain l’an dernier, il se concentre sur les compétitions de moindre niveau en Europe et ce nouveau rôle de manager. «Je ne suis pas sûr de servir à quelque chose», s’amuse-t-il. Les rumeurs vont bon train sur un éventuel retour à la compétition et lui-même ne se ferme pas la porte. «Marcos était si bon et tant de gens l’ont vu jouer au plus haut niveau qu’il ne veut pas n’être qu’un handicap 8, confie Juan Ezcurra, un de ses proches amis. Il a toujours été handicap 10, depuis ses 20 ans. Et 44 ans, c’est vieux pour ce niveau de jeu. Je crois qu’il est heureux d’avoir arrêté.»

La veille du match, dans une maisonnette cosy de Pilará, le centre d’entraînement dont il a pris la direction à l’extérieur de la ville, Marcos Heguy a raconté une carrière riche de six victoires dans l’Open d’Argentine, cinq à Hurlingham et trois à Tortugas. A l’abri du puissant soleil austral, il a décrit les bouleversements du taco tandis que son petit garçon jouait dehors: «Les chevaux et les cavaliers se sont beaucoup améliorés car le milieu s’est professionnalisé. La tactique et le marquage des joueurs ont pris beaucoup d’importance. Comme souvent, ça n’a pas rendu le sport meilleur.» L’Argentin a toujours joué en numéro 4, le dernier pilier de la défense. Et comme tous les professionnels, il s’est pris bien des coups.

Sur les terrains de la triple couronne, il ne se déroule pas un match sans que l’ambulance intervienne. La vitesse du jeu et l’enchevêtrement de tacos et de balles en bois lancées à pleine vitesse font chaque week-end des victimes. «Le polo est dur et très dangereux, poursuit-il. Ce n’est pas une bagarre, mais pas un sport de gentleman non plus. Et il n’existe pas d’équipement qui nous protège vraiment.»

Bien davantage que la peur, c’est une soif de perfection et de victoires jamais étanchée qui ronge Marcos Heguy depuis son plus jeune âge. «Je me suis toujours trouvé mauvais, confie-t-il. Même quand on me disait bon, j’ai toujours pensé que je pouvais faire mieux. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c’est difficile de vivre avec moi-même.» Etre torturé mais affable, l’Argentin aime ponctuer ses phrases d’un humour corrosif. Un éclair cabotin brille souvent sous ses sourcils broussailleux, même s’il semble préférer un coup de maillet sur la tête à quelques heures d’interview ou à une séance photo.

Marcos aime le campo, cette ferme aux terres infinies que possèdent la plupart des Argentins aisés dans la pampa. La sienne se situe 500 kilomètres à l’ouest de Buenos Aires, près de celle de ses frères. Il en a une autre dans la province de Cordoba. «Je préfère la pampa à n’importe quel endroit dans le monde, avoue-t-il. Il y a beaucoup d’espace, beaucoup de chevaux et peu de gens.» C’est au milieu de ces plaines immenses, dans son élevage de plusieurs centaines de chevaux qu’il se sent vraiment bien. Proche de la terre, et en famille. Tandis que sa femme Gloria passe le temps en confectionnant la traditionnelle confiture de lait.

Pourtant, depuis plus de vingt ans, Marcos Heguy ne passe guère plus de deux ou trois mois d’affilée dans son campo. De fin décembre à février, pendant les vacances scolaires. Saisonnier du maillet, il quitte l’Argentine au début de l’automne austral pour rejoindre d’abord les Etats-Unis, puis l’Angleterre avec sa famille, quelques petiseros – les grooms du polo –, la nounou des enfants et parfois des chevaux. Il retrouve sa maison coquette de Sunningdale, près de Windsor, où ses bambins vont à l’école tandis qu’il prend les rênes de l’équipe Azzura pour le compte du banquier italien Stefano Marsaglia. En tant que joueur clé, il lui revient de choisir son équipe.

Jusqu’en septembre, s’enchaînent les plus grands tournois européens en Grande-Bretagne, mais aussi à Gstaad, Deauville, Saint-Tropez ou ailleurs. Pour le compte de patrons fortunés, les Argentins deviennent des mercenaires du maillet. Dans les villes les plus luxueuses, les palaces. Sans compter les stages spéciaux donnés à de riches amateurs aux quatre coins du globe. En Chine récemment.

En vingt ans de carrière, Marcos Heguy a promené ses tacos aux quatre coins du globe. «A une époque, je jouais beaucoup en Colombie pour un club du nord de Bogotá, raconte-t-il. Les gangs étaient très actifs là-bas et il n’était pas rare que l’on entende des coups de feu venant de l’étage du dessus quand nous allions boire un verre dans les bistrots. Il y avait un homme d’affaire très riche avec qui personne ne voulait jouer car il avait la réputation d’être un baron de la drogue. Moi, j’ai joué avec lui. Quand je suis allé chez lui pour la première fois, il y avait des tas de bottes neuves et des dizaines de tacos alignés le long des murs, on se serait cru dans une taqueria (fabricant de maillet, ndlr).» Marcos éclate de rire.

En septembre, au printemps austral, la triple couronne reprend ses droits à Buenos Aires. Marcos et sa famille se sont installés dans leur appartement de Palermo, un quartier de la capitale situé près du terrain de polo le plus célèbre du monde. Ils ramènent leurs chevaux des plaines argentines, où ils sont entraînés par les petiseros et les installent dans leurs écuries en banlieue. Saisonniers transatlantiques, les joueurs et leurs familles vivent dans les valises. Difficile d’être l’épouse d’un professionnel? «Non», répond Gloria. «Mais être la femme de Marcos, c’est terrible, terrible», réplique ce dernier en rigolant.

S’il ne joue plus la saison argentine, Marcos Heguy entraîne quotidiennement les chevaux de l’équipe Pilará Piaget à Chapaunos, à 50 kilomètres du centre-ville. Il sélectionne les meilleures montures pour les matches du week-end, exerce les enchaînements.

En ce vendredi matin, veille de match, il monte son huitième cheval en compagnie de ses frères Horacito et Bautista et des autres joueurs. Tout le commerce, et le travail des chevaux de polo, est concentré à Buenos Aires pendant cette période de l’année.

Le polo rend-il riche? «Je ne pense pas, nuance Marcos. Car l’organisation coûte très chère, il faut payer les employés, les chevaux… On peut bien gagner sa vie, mais sans plus.» Pour un tournoi du type de Hurlingham, chaque joueur doit avoir sept ou huit chevaux de pointe, une vingtaine au minimum à l’écurie. Les meilleures montures peuvent coûter plusieurs centaines de milliers de francs. Mais les joueurs ne les vendent pas, elles leur sont indispensables pour maintenir leur niveau de jeu. En Europe, ces derniers sont payés 10 000 dollars par degré de handicap pour un week-end de compétition, c’est-à-dire 100 000 dollars pour un concurrent de handicap 10 pour deux jours à Gstaad, par exemple. La saison européenne est souvent la principale source de revenus des Argentins.

Marcos élève presque toujours ses montures. «J’ai de très bonnes relations avec les bons chevaux, mais les mauvais, ils ne m’aiment vraiment pas, dit-il. Ils doivent être très rapides et totalement à l’écoute des ordres du cavalier. Par rapport à ma manière de jouer, le plus important est qu’ils soient maniables et calmes.»

En décembre, ce sera le retour au campo. Marcos y passera une partie de l’hiver austral cette année, pour la première fois depuis plus d’une décennie. Mais il ne compte pas rester inactif. «J’ai deux fermes, une entreprise de vente de viande de bœuf, mon élevage et l’organisation de ventes aux enchères de chevaux de polo. Je m’étais préparé depuis des années à ce moment de ma vie.»