Brésil, Etats-Unis, Allemagne, Autriche. L’empire footballistique de Red Bull est vaste. Au sommet de la pyramide, il y a le RB Leipzig, troisième de Bundesliga et qualifié pour les quarts de finale de la Ligue des champions. Une douzaine de joueurs passés par Leipzig sont venus de Salzbourg, première acquisition de Dietrich Mateschitz en 2004. Tout le monde connaît cette histoire. Ce que l’on sait moins, c’est qu’ils sont tout aussi nombreux à avoir fait la navette entre Salzbourg et le FC Liefering, en deuxième division autrichienne.

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Tout débute en 2012 quand Red Bull se rapproche d’un club de troisième division exsangue financièrement, l’USK Anif. L’idée est de créer une véritable équipe B car, à l’époque, les U23 ne pouvaient évoluer plus haut que la troisième division. «Le niveau n’était pas suffisant pour que les jeunes progressent bien. Alors le club a développé un modèle pour contourner cette limite», analyse Thomas Letsch, directeur sportif de l’académie puis coach de Salzbourg et Liefering de 2012 à 2017.

Un système taillé sur mesure

L’USK Anif, rebaptisé FC Liefering, n’a eu besoin que d’un an pour être promu en deuxième division. Les jeunes pouvaient dès lors se confronter à des joueurs aguerris. Dès le départ, l’objectif est clair: créer un point de chute pour ceux qui ne sont pas encore prêts pour l’équipe première de Salzbourg. «Liefering permettait à nos jeunes de jouer régulièrement à un niveau professionnel, se souvient l’Espagnol Oscar Garcia, entraîneur de Salzbourg de 2015 à 2017. On les observait attentivement pour les mettre en confiance et leur prouver que s’ils jouaient bien, ils pourraient venir avec nous.» «Ils venaient presque à tous les matchs, je savais qu’ils avaient un œil sur moi», confirme le milieu de terrain malien Diadie Samassékou, aujourd’hui à Hoffenheim, qui était à Liefering en 2015-2016.

Liefering profite d’une disposition atypique, les «Kooperationsspieler» («joueurs de coopération»). En Autriche, les moins de 21 ans peuvent à la fois évoluer pour une équipe de Bundesliga (jeunes ou A) et une autre en division inférieure, allant et venant à volonté même en dehors du mercato. «Si tu réalises une grosse performance avec Liefering, tu peux te retrouver dans le groupe de Salzbourg la semaine suivante», illustre Diadie Samassékou. Ce système triompha lors de la victoire en Youth League 2017. En finale, 16 des 18 joueurs des U19 de Salzbourg avaient également joué pour Liefering en championnat. Bis repetita cette année avec 17 joueurs. «Dans ces conditions, ils peuvent progresser tranquillement, saisir les opportunités et développer leurs qualités mentales», souligne Manfred Linzmaier, ancien patron du recrutement de Salzbourg (2006-2015).

Deux clubs pour le prix d’un

Si, officiellement, les entités sont distinctes, leur proximité ne laisse que peu de place au doute. «D’un côté ce sont deux clubs différents, de l’autre ils travaillent avec les mêmes méthodes, s’échangent joueurs et entraîneurs», détaille Thomas Letsch. De plus, Liefering porte un maillot «Red Bull» similaire à celui de Salzbourg et joue dans le même stade, la Red Bull Arena. En fait, il tient le rôle d’équipe «réserve» ou U20 de Salzbourg.

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Avec des joueurs de 16 à 20 ans, l’équipe est largement la plus jeune de deuxième Liga. «A 16 ans, c’est très attractif de se confronter à des hommes. Et en t’entraînant parfois avec Salzbourg, tu te mesures aux meilleurs», se réjouit Oliver Filip, ex-Liefering et U18 de Salzbourg. Loin d’être une corvée, le stage à Liefering est presque un produit d’appel. «C’est devenu facile de convaincre les joueurs», constate l’ex-chef scout Manfred Linzmaier.

La «Red Bull philosophy»

Une douzaine de joueurs de l’effectif de Salzbourg a joué à Liefering. Ce fut aussi le cas de Dayot Upamecano, Amadou Haidara ou Konrad Laimer, tous à Leipzig, et de nombreux autres ailleurs comme Diadie Samassékou qui a pu «d’abord apprendre les exigences pros dans un bon championnat et plus tard intégrer l’équipe première qui est une grosse vitrine pour les jeunes». Pour éviter toute polémique, Liefering ne joue pas la Coupe d’Autriche et ne vise pas la montée. La priorité demeure le développement des jeunes et notamment leur temps de jeu.

A Liefering, des infrastructures prestigieuses comme la Red Bull Akademie, des dizaines de formateurs, des structures d’accueil et d’intégration aident à se familiariser aussi avec la «Red Bull philosophy» mise au point par Ralf Rangnick, l’ex-directeur sportif de Salzbourg. «Une mentalité unique apprise et cultivée dès l’académie», précise Oliver Filip. «Elle est basée sur le gegenpressing, et jouer le plus vite vers l’avant après la récupération de la balle, quitte à la perdre. On dépense beaucoup d’énergie mais on se crée énormément d’occasions», résume Diadie Samassékou. «Avec la balle, il y a une certaine liberté, ajoute Oscar Garcia. L’accent est mis sur les situations sans, et comment la récupérer le plus loin possible de votre moitié de terrain». A Liefering, les jeunes espoirs se donnent des ailes.


Peter Zeidler: «Le grand avantage, c’est le poids de la marque»

L’entraîneur de Saint-Gall Peter Zeidler a dirigé Liefering et Salzbourg, deux clubs du même groupe, de 2012 à 2015. «Un Africain ou un Brésilien connaît Red Bull», constate-t-il.

Le Temps: A votre arrivée, quelle était la relation entre Salzbourg et Liefering?

Peter Zeidler: Tout le monde savait que c’était les U21 de Salzbourg. Après la promotion, chaque année, on rajeunissait l’équipe. C’est vraiment un seul club. Tu peux être le vendredi à Liefering, le samedi à Salzbourg. Un autre nom, mais la même équipe. Le grand avantage, c’est le poids de la marque. Un Brésilien ou un Africain connaît Red Bull.

C’est ce qui rend Liefering si attrayant?

Dans l’esprit des joueurs, Liefering c’est Red Bull, avec des installations incroyables et une gestion des jeunes reconnue. Il faut y aller car il y a la possibilité d’évoluer rapidement. Il y a eu Hwang, Minamino, Laimer, Haidara… On peut vendre le projet sans inventer d’histoires. C’est l’une des seules équipes professionnelles à ne prendre que des jeunes. Avant 18 ans, ils peuvent jouer en deuxième division contre des adultes. C’est devenu une marque reconnue.

Qu’apprend un joueur à Liefering?

Avant tout un style de football. Par exemple, j’ai lancé Konrad Laimer à 17 ans, c’était un des meilleurs. Très jeune, il a appris une certaine façon de jouer, d’être présent à la perte du ballon. Il a compris qu’avoir une manière de penser le foot, c’était la base pour gagner.

Liefering est également une passerelle vers le haut niveau pour les coachs…

J’étais avec Roger Schmidt ou Marco Rose. Il est souvent venu me voir, on parlait des séances, on avait des réunions de formation. Pour un entraîneur c’est hyper enrichissant. A Saint-Gall c’est fantastique, mais à Red Bull j’avais 15 coachs pour m’épauler. Je garde l’idée de m’appuyer sur les jeunes. On pourrait aligner des joueurs de plus de 25 ans, mais on a nos propres jeunes et pour l’instant, on peut dire que ça va bien. (J. D)