Une parfaite «alchimie»: à tous ceux qui l’interrogent sur le formidable succès du Racing 92, son club parisien qui affrontera ce samedi les Anglais de Saracens à Lyon, Jacky Lorenzetti aime raconter comment, depuis 2006, la «légende» endormie a été ravivée. Un centre de formation ultramoderne au Plessis Robinson, au sud de Paris, d’où plus d’une dizaine de joueurs titulaires sont sortis. Un public métissé, mi-banlieusard mi-parisien, amoureux des 8000 places du stade Yves du Manoir de Colombes où, avant les attentats de 2015, les enfants pouvaient encore accéder au terrain après le match.

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Un récit entrepreneurial séduisant, avec en ligne de mire le projet de la Rugby Arena de Nanterre, cette future enceinte dédiée au sport et aux spectacles à faire pâlir le Parc des Princes et l’ex Palais omnisports de Bercy, devenu Accor Arena. «On y trouve tous un supplément d’âme, de fête, d’envies, que le ballon ovale fédère», explique Nicolas Massy, un patron de PME heureux de compter parmi les fervents supporters du club. «Lorenzetti a insufflé au Racing son tempérament de bâtisseur», complète le directeur marketing Franck Boucher.

Né de bonne famille

L’histoire parfaite ne demandait qu’à revivre. 1882: le Racing Club de France naît dans l’ouest parisien, où son public est celui des nantis d’une capitale française alors au sommet de sa gloire. Le premier match de rugby, sur la pelouse de Bagatelle au bois de Boulogne, intervient une décennie plus tard, en 1892, sous le regard métallique d’une Tour Eiffel achevée deux ans plus tôt. Cette légende-là n’a pas l’accent qui chante, comme ce sera le cas pour les mythiques clubs du sud-ouest: Béziers, Toulouse, Narbonne et bien plus tard Toulon. Le Racing 92, dont le siège social se trouve toujours à Paris, est né huppé, un tantinet snob, mais ouvert sur le monde et en phase avec les mutations urbaines de la ville-lumière: «L’aventure sportive est inscrite dans ses gènes, explique un élu parisien, supporter du Stade français, le club rival longtemps possédé par le PDG de NRJ Max Guazzini. Le Racing, c’est le rugby festif. La notion de spectacle l’a toujours accompagné.»

On connaît la suite. Les déchirements sociaux et politiques des années 30. L’obscurité de l’occupation. Puis les déboires sportifs d’un rugby définitivement classé «méridional». Un stade de Colombes trop mal desservi et trop populaire pour être un lieu de rendez-vous incontournable. Le Racing plonge en pro D2 et végète. A partir de sa création en 1970, le Paris-Saint-Germain met de son côté la capitale française aux couleurs du football. Naufrage? «Malgré nos cinq titres de champion de France, on avait parfois l’impression qu’il ne nous restait plus que la marque», explique un autre supporter. Jusqu’à ce que l’entrepreneur immobilier Jacky Lorenzetti décide d’y investir.

Nom de code: le Suisse

«Jacky», alias le Suisse. Dans le milieu du ballon ovale, son nom est en général accolé à trois autres. D’abord celui de Mourad Boudjellal, le truculent patron du RC Toulon, l’autre club phare du rugby français: les deux hommes, à l’itinéraire aux antipodes (Lorenzetti a fait fortune dans la gestion d’immeubles, Boudjellal dans la vente de bandes dessinées), sont les frères ennemis des stades, mélangeant invectives et respect mutuel. Autre référence constante: le projet de Rugby Arena dont Lorenzetti a fait d’emblée son objectif. «Un lieu magique: un stade en plein coeur du Manhattan français, siège de la moitié des entreprises du CAC 40. Qui dit mieux?», lâche Franck Boucher. Puis vient le troisième nom, dont tout dépendra samedi au stade de Lyon: celui de l’ouvreur star néo-zélandais Dan Carter, recruté par le Racing en 2015 pour plus d’un million d’euros annuels. Une «fusée» qui a fait décoller le club dans son sillage, comme l’anglais Jonny Wilkinson l’avait fait avant lui à Toulon.

En face, les Saracens venus de Londres sont plutôt donnés favoris. Moins tributaires d’un seul joueur. Plus roué aux grandes finales. Moins sous pression aussi. Car en outsider respecté du ballon ovale, décrié pour ses déplacements en jet privé et ses moyens financiers hors d’atteinte des autres formations du Top 14, Jacky Lorenzetti et son coach Laurent Labit savent qu’ils doivent l’emporter pour redonner définitivement au Racing sa légitimité, en plus de sa popularité: «On a commencé, en 2006, avec moins de 2000 spectateurs par match, se souvient Franck Boucher. On a transformé l’équipe, formé et imposé des jeunes. On a gravi l’autre face du rugby français. Mais seule la victoire permet de planter le drapeau.»