Le milieu de terrain français de la Juventus Blaise Matuidi cible d’injures racistes de la part de supporters sardes lors d’un match contre Cagliari, en Serie A italienne. Les deux Nigérians de Mayence Anthony Ujah et Leon Balogun accueillis par des cris de singe à leur entrée sur le terrain de Hanovre, en Bundesliga allemande. Le milieu de terrain colombien de Levante Jefferson Lerma traité, selon ses dires, de «nègre de merde» par Iago Aspas, attaquant du Celta Vigo, en Liga espagnole. Un tweet à l’humour douteux publié (avant d’être retiré) sur le compte officiel du Spartak Moscou – «Regardez comment des chocolats fondent au soleil», avec une photo de joueurs noirs du club s’entraînant à Dubaï…

En ce début d’année 2018, tous les footballeurs professionnels n’ont pas encore repris le chemin des terrains que le racisme y a déjà pris ses aises. En dépit des campagnes menées pour l’en chasser, de l’implication des plus grandes stars, des efforts des instances officielles, il se manifeste encore dans tous les championnats et à tous les niveaux, dans les gradins, sur la pelouse et sur les réseaux sociaux.

Si on en parle autant, c’est parce que les footballeurs n’ont plus peur de s’exprimer

Claude Boli, historien et sociologue français

«En matière de lutte contre le racisme, le football stagne car les sanctions ne sont tout simplement pas assez sévères. Pour moi, il faut qu’elles deviennent beaucoup plus lourdes, voire extrêmes, et les fédérations doivent s’engager davantage», martèle l’international suisse d’origine cap-verdienne Gelson Fernandes. Il a été l'un des premiers joueurs à soutenir publiquement Blaise Matuidi via les réseaux sociaux après les insultes que le Français a essuyées à la Sardegna Arena le 6 janvier.

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Lui aussi victime de propos comparables lorsqu’il jouait en Italie, un pays particulièrement touché par le phénomène, le milieu de terrain de l’Eintracht Francfort estime nécessaire que les footballeurs fassent entendre leurs voix indignées dans de telles circonstances. «Je pense que nous devons faire preuve de solidarité même si nous ne sommes pas touchés personnellement. Il y va du respect de l’être humain.»

Actes de contrition

Auteur de plusieurs recherches sur le sujet, l’historien et sociologue français Claude Boli n’est pas insensible à la succession d’incidents racistes observés en ce mois de janvier et se réjouit que leur dénonciation soit de plus en plus systématique. «Si on en parle autant, c’est parce que les footballeurs n’ont plus peur de s’exprimer, relève le frère des anciens pros Basile et Roger Boli. Un joueur comme Blaise Matuidi est suffisamment fort pour ne pas mettre sa carrière en danger en s’aventurant sur ce terrain.»

Aux Etats-Unis, les mésaventures de Colin Kaepernick – ostracisé par le milieu du football américain depuis qu’il a endossé le costume de militant en plus de celui de quaterback – rappellent que profiter du terrain de sport pour exprimer des revendications sociales ou politiques n’est pas sans risque. Claude Boli salue ceux qui s’y osent. «Les sportifs sont des role models. La parole d’un Zidane ou d’un Noah a incontestablement du poids auprès de la population.» Dans le football européen, la sensibilité des médias sur le thème du racisme et l’instantanéité des moyens de communication actuels fait le reste.

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Chaque incident appelle réactions, excuses, actes de contrition. Le club de Cagliari s’est ainsi directement adressé à Blaise Matuidi via son compte Twitter pour s’associer à sa colère: «Tu es un joueur énorme, un exemple pour les jeunes. Nous désirons nous excuser envers toi si tu as été insulté à la Sardegna Arena pour la couleur de ta peau. Le racisme n’a rien à voir avec le peuple sarde. Seule l’ignorance peut expliquer certains comportements.» Même scénario à Hanovre après les cris de singe entendus lors du match contre Mayence: «Il va sans dire que nous nous distancions […] avec la plus grande fermeté de ces agissements. C’était l’action d’un petit groupe d’individus décérébrés. Ce type d’idéologie n’a absolument aucune place à Hanovre 96.»

«Est-il comme Pogba?»

On se bouche le nez. On s’indigne. On se distancie. Les actes de racisme perpétrés au vu et au su de tous sont rapidement, publiquement et unanimement condamnés. Ils ne seraient pourtant que la pointe de l’iceberg. Le reflet d’une culture foot profonde plus attentive à la couleur de peau et à l’origine des joueurs qu’elle ne veut bien l’admettre.

Le sulfureux agent Mino Raiola dénonçait récemment, dans le quotidien suédois Expressen, une manière biaisée d’appréhender les footballeurs: «Les gens disent qu’il n’y a pas de discrimination, or les joueurs noirs sont constamment discriminés. […] On croit penser correctement, mais on a des stéréotypes. Quand les gens me posent des questions sur les joueurs noirs, ils les comparent toujours à quelqu’un. Est-ce qu’il est comme Pogba? Comme Balotelli? Comme Lukaku? Je n’entends jamais de question: Est-ce qu’il est comme Toivonen? Comme Ibra? Comme Beckham?» Le joueur blanc peut être grand, petit, technique, véloce, solide. Le Noir est toujours renvoyé à l’archétype du footballeur athlétique et puissant à défaut d’être au point techniquement ou tactiquement.

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Au-delà de ces représentations, certains footballeurs subissent le racisme de plein fouet, directement sur le terrain et sans vraie possibilité de se faire entendre, estime Claude Boli. «Dans les divisions inférieures, la situation est pire qu’au très haut niveau, un monde à part où les footballeurs sont très écoutés et où des sanctions sont prises. Des «sale Arabe!», des «sale Noir!», des «rentre chez toi!» sont monnaie courante, l’impact de ces mots est souvent minimisé et les victimes ne sont pas défendues. Bien au contraire: on va facilement leur dire de ne pas trop en faire…»

Discrimination institutionnelle

Et puis il y a les coulisses. Fondée voilà 25 ans pour lutter contre le racisme – et par extension toutes les discriminations – dans le football anglais, l’organisation Kick It Out estime dans un récent rapport qu’au regard de ses préoccupations, «le climat et l’atmosphère pour jouer, regarder, arbitrer et être actif dans le sport sont considérablement plus sûrs et appréciables qu’en 1993». Pourtant, prévient-elle, il reste de nombreux challenges à venir: «On accorde une attention considérable aux activités sur le terrain en raison de sa grande visibilité et de la nécessité d’éliminer tous les aspects inacceptables. […] L’attention accordée aux structures dirigeantes et administratives est restée moindre, ce qui expose le football à des situations de discrimination institutionnelle et d’exclusion. C’est ce domaine qui doit maintenant faire l’objet d’une action urgente.»

Claude Boli abonde dans le même sens. «Il faut absolument arrêter de penser que les représentants des minorités doivent être cantonnés à certains rôles. En l’occurrence, dans le football, celui de joueur.» En Angleterre, la Football Association a introduit dans cet esprit une version de la «Rooney Rule», créée dans le sport nord-américain pour favoriser l’accès des membres de minorités ethniques à des postes à responsabilité. Lorsqu’il s’agira de trouver un successeur au sélectionneur de l’équipe nationale Gareth Southgate, les responsables devront recevoir au moins un candidat d’origine africaine ou asiatique.

Mais le sport n’est pas un îlot coupé de la réalité. «On a de la peine à considérer qu’un Noir ou un Arabe ferait un bon dirigeant de club au même titre qu’un prof de fac ou qu’un maire, reprend Claude Boli. Un exemple, un seul, très parlant: parmi tous ses ambassadeurs dans le monde, la France ne compte aucune personne d’origine africaine, contrairement aux Etats-Unis par exemple.»

Initiative pour les réfugiés

Miroir d’une société qui n’a pas encore réglé ses problèmes de discrimination, le football peut paradoxalement être utilisé comme vecteur de rapprochement. C’est en tout cas le postulat, en Suisse, du Secrétariat d’Etat aux migrations, de l’Office fédéral du sport et de l’Association suisse de football. En septembre dernier, les trois instances lançaient le programme «Together» pour soutenir les clubs qui intègrent des réfugiés et les aident à trouver des repères dans un pays qu’ils découvrent.

Il a fallu attendre l’an 2000 pour voir, avec Badile Lubamba, un premier Noir en équipe nationale. Aujourd’hui, ils sont quatre, cinq, six d’un rassemblement à l’autre. Mais Gelson Fernandes, en dix ans sous le maillot de la Nati, dit n’avoir jamais eu à souffrir d’incidents racistes. «Quand je suis arrivé en équipe nationale voilà dix ans, nous étions un ou deux d’origine africaine, se souvient le milieu de terrain. Aujourd’hui, avec la deuxième voire troisième génération d’immigrés qui arrivent au plus haut niveau, nous sommes davantage, mais c’est n’est pas un sujet de discussion dans le vestiaire et cela n’a jamais été un problème vis-à-vis du public.»

Mais lorsque cela arrive, il faut faire preuve de la plus grande intransigeance, insiste l’ancien footballeur Lilian Thuram – qui fut l’un des premiers à s’engager contre le racisme dans le milieu – auprès de l’AFP: «Pourquoi l’arbitre n’a pas arrêté le match, pourquoi les joueurs de couleur blanche ne sortent pas du terrain quand Matuidi se fait insulter? S’il n’y a pas de questionnement sur le sujet, ce sera toujours la même chose dans 20 ans…»


Le défi de la Russie

Du 14 juin au 15 juillet, la Russie accueillera la Coupe du monde de football et l’organisation du tournoi va devoir gérer le problème du racisme dans les enceintes sportives. Plusieurs joueurs étrangers évoluant dans le pays ont dit avoir été victimes d’incidents réguliers. Le Brésilien Hulk soutient par exemple avoir entendu des cris de singe «presque à chaque match» disputé avec le Zenit Saint-Pétersbourg entre 2012 et 2016.

Président de la FIFA, le Haut-Valaisan Gianni Infantino prévient toutefois depuis des mois que l’instance sera extrêmement ferme en cas d’actes discriminatoires ou racistes. L’arbitre aura même la possibilité d’interrompre une rencontre voire d’y mettre un terme. Côté russe, on cherche à rassurer en répétant que la Coupe des confédérations n’a donné lieu à aucun problème sur ce plan.