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Le racisme ordinaire des tabloïds anglais

CHRONIQUE. Raheem Sterling a eu raison de dénoncer le traitement différencié des joueurs noirs dans la presse populaire, estime Stéphane Henchoz dans sa chronique au «Temps»

Durant les dix saisons que j’ai passées en Angleterre et en Ecosse, je n’ai jamais ressenti le moindre racisme dans le vestiaire. Pas une fois, je n’ai eu le sentiment qu’un coéquipier était traité différemment parce qu’il était Noir, Asiatique ou Africain. Ce n’était même pas des choses auxquelles on pensait. Par contre, ces joueurs étaient clairement traités différemment par le public, souvent conditionné par les médias. Le racisme a toujours existé dans les stades, et même s’il est beaucoup moins virulent aujourd’hui qu’il y a 40 ans, rien n’a réellement changé. C’est une réalité qu’il ne faut pas se cacher.

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Le rôle de tabloïds

La Suisse n’a pas à donner de leçons. Le week-end dernier, le joueur du FC Bâle Aldo Kalulu s’est vu jeter des bananes par des supporters du FC Zurich. Mais le cas anglais est différent parce que la presse populaire a tendance à entretenir les stéréotypes au lieu de les déconstruire. Si un joueur blanc fait un super match, les tabloïds diront qu’il a fait un super match. Ils diront qu’il a fait un mauvais match s’il a fait un mauvais match. Dans le cas d’un joueur noir, le super match ne sera pas si super que ça et le mauvais match sera vraiment très mauvais. Raheem Sterling a donc eu raison de dénoncer ce système du «deux poids, deux mesures».

En Angleterre, Raheem Sterling est sans conteste le joueur qui, pour parler vulgairement, «s’en prend le plus dans la tronche». Lorsqu’il a quitté Liverpool pour Manchester City en juillet 2015, il s’est fait littéralement démonter. Il n’était qu’un Noir de banlieue qui ne voyait que le bling bling et signait pour l’argent. Le montant de son transfert pouvait certes choquer (49 millions de livres) mais c’était tout de même objectivement une promotion sportive: en 2015, Liverpool n’était pas encore au niveau actuel alors que City venait de remporter deux titres.

Raheem Sterling méritait d’autant moins ce traitement que c’est un joueur discret, presque timide, qui ne fait rien pour être stigmatisé. En France, Paul Pogba divise par son exubérance. Zlatan Ibrahimovic était le genre de joueur qui aimait attirer et polariser l’attention. Sterling, lui, ne provoque pas, ne simule pas, ne crie pas sur les arbitres. La seule chose qu’on peut lui reprocher est d’être parfois maladroit devant le but, mais cela, il l’accepte.

Déstabiliser l'adversaire

Quand on est footballeur en Premier League, on sait que l’on va être mis sous pression par les médias et «challengé» par les supporters adverses. Lorsque vous faites une remise en jeu ou que vous vous échauffez le long de la ligne de touche, vous êtes souvent à moins de 3 mètres des premières rangées. Je peux vous garantir alors qu’il n’y a pas besoin d’être Noir pour se faire insulter. «Pédé», «Connard», «Scouser de m…», j’ai tout entendu. Il ne faut pas réagir parce que, sinon, le supporter crie victoire et redouble d’ardeur. Mieux vaut se blinder et attendre qu’il se lasse.

A l’exception d’une minorité de racistes irrécupérables, je suis persuadé que la plupart de ceux qui insultent ne le font que pour déstabiliser le joueur adverse. Ils le font en s’attaquant à ce qu’il y a de plus visible, «rouquin», «noir», etc. Les fans de Chelsea qui ont insulté Raheem Sterling ont certainement bondi de joie lorsque Ngolo Kanté a marqué le premier but. Pas un n’est resté assis sur sa chaise en râlant parce qu’un Noir avait marqué. Cela n’excuse rien, mais cela montre la bêtise de ce comportement. Il est encore plus navrant lorsqu’il se produit devant son fils de 6 ans.

* Ancien joueur de Liverpool, 72 sélections en équipe de Suisse

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