Aucun homme n’avait versé autant de larmes sur une défaite. Mais ce n’était pas seulement une défaite. En une irruption brutale, incoercible, les sanglots de Roger Federer ont fait rejaillir tout ce que le champion renferme d’exigences pour lui-même, d’attentes pour sa carrière, et de devoirs envers son don. L’esthète n’est pas devenu hier le plus grand tennisman de tous les temps, et c’est comme si, à cette funeste déconvenue, il avait ajouté sa propre indignation.

Le moment n’est pas encore venu de se demander qui de Roger Federer ou de Rafael Nadal battra prochainement le record de Pete Sampras, mais le matador vient de brandir son sixième trophée du Grand Chelem, en trois endroits différents, et ça devrait suffire, désormais, pour ne plus confiner son talent à une impétuosité grossièrement apprêtée. Au-delà d’une force de conviction communicative, Rafael Nadal a développé une habileté technique et manœuvrière inestimable, dans un laps de temps très court. Il n’est plus seulement, aujourd’hui, un compétiteur génial, le chantre d’une certaine culture de l’affrontement, mais un joueur exhaustif, capable de s’imposer partout, sans restriction liée à la surface ou à l’opposition de style.

Face à cette agilité animale, Roger Federer vient tout bonnement de concéder sa troisième défaite en finale d’un Grand Chelem, sur autant de revêtements différents. Les prophètes peuvent ravaler leurs fantasmes de déclin, il n’est toujours pas question, ici, d’une infériorité intrinsèque, ou même d’une déficience physique, mais d’un esthète qui, arbitre des élégances, est dominé outrageusement dans la bataille humaine, et heurté au plus profond de ses ambivalences.

Rafael Nadal le harcèle, le houspille, le mortifie, puis… le prend dans ses bras pour apaiser son chagrin, avec une sincérité manifeste: «Roger, désolé pour ce soir.» Puis: «Je devine le moment difficile que tu traverses. Mais tu restes le plus grand de tous les temps et je suis sûr que tu battras le record de Sampras.»

Quatorze titres du Grand Chelem. Un seul manque. Comment échapper à cet idéal obsédant? Dans le tunnel qui conduit à l’arène, Roger Federer avait plaisanté au micro de Todd Woodbridge, comme pour feindre une quiétude dont il se savait dénué: «Je vais affronter le numéro un mondial et, comme vous le savez, c’est quelque chose de nouveau pour moi», a-t-il badiné. Le maître a entamé sa marche historique avec des ardeurs de troubadour, mais ces marivaudages fleuraient bon le volontarisme et la désinvolture étudiée.

Car Roger Federer était nerveux. Ou peut-être subjugué. Ou tétanisé. Ou gouroutisé… Il y a quelque chose d’inconscient, de profondément irrationnel, dans la fascination qu’exerce Rafael Nadal sur son aîné, comme l’emprise de la force sur l’esprit, de la pugnacité sur la fulgurance, du gladiateur sur l’esthète. Ajouté à la portée historique d’un quatorzième titre, tout le poids de l’événement semblait peser sur les épaules de Roger Federer, dangereusement affaissées, et dans le regard amouraché de Mirka Vavrinec, où les suppliques implorantes scintillaient en une farandole endiablée. Cette nuit, non, ne serait pas une nuit comme les autres…

Il y a un signe qui, chez Roger Federer, trompe rarement: le coup droit. Contrairement à une idée reçue, ce coup reste le baromètre de ses certitudes, dans ce qu’elles ont de plus inavouables. En cela, les augures étaient épouvantables, dans la veine d’un service à peine plus rassurant. Seul le revers, même s’il manquait de punch, trouvait des angles et des rythmes que Rafael Nadal avait du mal à suivre.

Il y eut une sorte d’instant de grâce lorsque, breaké à 3-2 dans le deuxième set, Roger Federer comprit qu’il courait vers une perte certaine, une capitulation humiliante. C’est quand tout semblait perdu, une fois encore, que le maître a exhumé une forme d’exubérance artistique, un allant spontané, un appétit au risque jusque-là confiné à des soubresauts épars. Tout aurait dû basculer au troisième set, très largement dominé par Roger Federer (lire ci-dessous). Mais ce ne fut pas le cas.

Car en réalité, Rafael Nadal ne fut pas plus fatigué que perturbé, intimidé ou contrarié. Il fut fidèle à lui-même, ancré sur l’instant présent et sur l’intensité émotionnelle que chacun, dans la seule limite de ses convictions, a le pouvoir de lui donner.

Samedi, après avoir trouvé le sommeil à 6 heures du matin, il avait pris le petit déjeuner dans un tea-room du Crown, aux environs de midi, entouré de son oncle Toni et de son conseiller Alberto Costa. Il s’était endormi péniblement, encore sous l’emprise de l’adrénaline et de son choc contre Fernando Verdasco. Il ressemblait à une sorte de zombie, yeux hagards et chevelure en broussaille.

Dimanche, il est revenu en force, pressé d’en découdre, partout et nulle part. «Pour marquer un point contre lui, il faut le ­conclure à trois reprises», avait ­joliment imagé Fernando Verdasco. Peu à peu, Rafael Nadal soumet un autre problème, encore plus complexe et antino­mique. Ses rivaux trouveraient certainement commode, voire ­cohérent, de le haïr, mais comment détester un homme qui, en dehors du protocole, sans con­descendance, déclare posément dans les couloirs: «Quand tu vois un rival, qui est aussi un compagnon, dans un tel état de tristesse, ça t’enlève quand même de ta joie.»

«Quand tu vois un compagnon dans un tel état de tristesse, ça t’enlève quand même de ta joie»