L’image en dit long. Assis sur sa chaise, le visage plongé dans sa serviette, Rafael Nadal pleure. La tension s’évapore et le relâchement provoque des secousses quasi telluriques dans le corps de l’Espagnol. Sa tête, elle, refait le film. Avec cette victoire, sa cinquième Porte d’Auteuil et sa septième en Grand Chelem, ce sont les mauvais souvenirs d’une année douloureuse qui défilent avant de s’en aller. Comme si la désagréable parenthèse se refermait définitivement. Il le dira, en français, au micro lors de la remise du trophée: «C’est le jour le plus émotionnel de ma carrière.»

Avant de développer devant la presse: «Ce titre est l’un des plus importants pour moi, parce qu’il intervient après une année difficile. Sur la chaise, j’ai repensé à mes blessures, à la frustration ressentie après ma défaite ici l’an dernier, et à mon abandon à l’Open d’Australie. Des moments difficiles à accepter. Pour toutes ces raisons, cette journée est très importante pour moi. Mes larmes étaient des larmes de soulagement, mais aussi de joie.»

Ce nouveau succès parisien est d’autant plus savoureux qu’il a le goût de la reconquête. D’une Coupe des Mousquetaires qui lui avait échappé l’an dernier et de la place de numéro un qu’il avait cédée à Roger Federer le 7 juin 2009. Même si, pour l’instant, il semble reléguer cette réalité du classement au statut de détail insignifiant, loin de ses préoccupations. «Je peux vous dire que lorsque je pleurais, c’est bien la dernière chose à laquelle je pensais. Gagner un tournoi sera toujours un objectif plus important pour moi que d’être numéro un.»

Cette reconquête de ses terres parisiennes, symbole de son invincibilité sur la brique pilée, souligne une saison stupéfiante. L’ogre de Manacor, qui a définitivement retrouvé son appétit d’ocre, n’aura perdu que deux sets cette année sur sa surface de prédilection. Et réalise le Grand Chelem de la terre battue avec cette série inédite de victoires à Monte-Carlo, Rome, Madrid et Roland-Garros.

Rafa est bien le roi de la terre, le meilleur joueur de tous les temps sur cette surface. Même si son humilité tenace ne l’autorise pas à le reconnaître. «Les chiffres, c’est vrai, sont incroyables. Je n’aurais jamais pensé que je serais capable de gagner tous ces tournois, cinq fois ici, six fois à Monte-Carlo, cinq fois à Barcelone et quatre fois à Rome. C’est plus que je ne rêvais. Je me demande d’ailleurs comment j’ai fait pour y parvenir», souffle-t-il avec son éternel sourire timide. «Mais je ne peux pas dire que je suis le meilleur joueur sur terre battue de l’histoire. Ce n’est pas à moi de le décider.»

Il n’y aura pas vraiment eu de match. Inconstant, Robin Söderling le cogneur n’était plus qu’un colosse au mental d’argile. Lui qui avait soi-disant tellement progressé dans sa tête semble avoir été revisité par les mêmes démons que lors de sa finale de l’an dernier. De ceux qui tétanisent. Incapable de saisir sa chance, notamment au deuxième set où il laissa filer quatre balles de break d’affilée. Le Suédois ratait tout ce qu’il tentait. A l’inverse, Nadal a brillé. Sauvant par la magie de ses coups une finale sans suspense. Monumental en défense, l’Espagnol a prouvé qu’il avait encore progressé en tactique. Construisant ses points avec intelligence. «Il a un plan de jeu unique et remarquable», plaidera Söderling pour limiter l’affront. Le conquistador a poussé la maîtrise jusqu’à souvent convertir la défense en offense. Comme cette volée déposée après être allé récupérer un coup d’attaque le long de la ligne. Inébranlable dans tous les moments clés, il a réussi à sauver les huit balles de break qu’il a eues contre lui. Rafa, qui reconnaît avoir flirté avec le doute, avec la crainte de ne jamais retrouver son niveau de jeu, est heureux de ce qu’il a produit: «Robin est quelqu’un contre qui il est difficile de jouer. C’est presque impossible d’avoir le contrôle du point contre lui. Aujourd’hui, je me sentais parfaitement bien physiquement et mentalement. J’ai couru. Mes déplacements étaient bien meilleurs que sur le reste du tournoi.»

Dès ce lundi, Nadal aura la tête dans le gazon et les pieds sur les courts du Queens de Londres. «Aujourd’hui, j’ai juste envie de savourer ce moment si particulier pour moi. Quand je serai en train de m’entraîner au Queens, je pourrai commencer à parler de Wimbledon. Mon but, évidemment, est de faire de mon mieux pour y arriver dans les meilleures conditions. J’y vais avec zéro point, je ne peux que progresser.»

Premier joueur d’ores et déjà qualifié pour le Masters de fin saison, Nadal pourrait finir l’année au sommet de la hiérarchie. Contrairement à Roger Federer, il n’a quasiment pas de points à défendre, vu qu’il a très peu joué dans la seconde moitié de 2009.

«Je n’ai pas à décider si je suis le meilleur joueur de l’histoire sur terre battue»