«Saint Servais, saint Pancrace et saint Mamert font à trois un petit hiver», dit le dicton des trois saints de glace. Ce mois de mai ne l'a pas fait mentir, avec de la poudreuse sur les versants nord et de la neige de printemps sur les faces exposées au soleil. Idéal pour la pratique du ski de randonnée. Mais dans le val d’Hérens, la cabane des Vignettes a déjà fermé boutique.

«Les conditions sont exceptionnelles, mais j’ai dû fermer car la fréquentation de la Haute Route entre Chamonix et Zermatt est trop faible maintenant», explique Jean-Michel Bournissen, gardien de la cabane. Les randonneurs pourront bien s’abriter en toute sécurité dans le local hiver la nuit. Mais cette fermeture n’est-elle pas un peu précoce?

«Dans le temps, les gardiens tenaient une cabane pour le plaisir d’accueillir et venir en aide aux randonneurs. Aujourd’hui, leur activité doit être profitable», analyse Esther Larios Wiget, guide originaire du val d’Anniviers. Ce désir de rentabilité se reflète également du côté des clients, dans leur manière de pratiquer la montagne. L’Anniviarde pense que la société actuelle cherche son bonheur dans des activités plus spontanées. «Les clients attendent le dernier moment pour réserver. Ils se basent beaucoup sur les prévisions météorologiques et ne sortent plus que par beau temps.»

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Un jour d’enneigement en moins par an

Aucun guide ne fait abstraction du changement climatique qui, chaque hiver, raccourcit la saison. Pourtant, il ne s’agit pas à leurs yeux d’un facteur suffisant pour arrêter de skier en mai. «On a perdu quarante jours d’enneigement au sol depuis les années 1970», explique Martine Rebetez, climatologue à l’Institut fédéral de la recherche sur la forêt, la neige et le paysage. En d’autres mots, sur toute la Suisse, hors glaciers, la neige recouvre le sol presque un jour de moins par an. La professeure de l’Université de Neuchâtel, passionnée de ski de randonnée, pondère néanmoins: «Les conditions restent souvent très bonnes au printemps, même s'il y a une grande variabilité d’une année à l’autre.» Esther Larios Wiget confirme: «En haute montagne, l’impact sur les jours d’enneigement n’est pas si grand. Sur ce laps de temps, nous avons seulement perdu une dizaine de jours au final.»

Jacky Pochon, qui guidait déjà dans les années 1970, ressent une nette évolution dans la manière de pratiquer la montagne en hiver. Pour ce guide de 72 ans, ce sont surtout les mentalités des pratiquants qui ont changé. Au début de sa carrière, la saison de randonnée à ski commençait seulement en mars et s’achevait fin mai.

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Lassés en mars

Le calendrier a évolué depuis. «Les clients veulent faire du hors-piste dès Noël et demandent à faire de grandes randonnées dès le début d’année», relève-t-il. Le guide de Champéry avoue avoir de moins en moins de réservations en fin de saison. Son agenda se vide en avril déjà. «C’est regrettable, car les meilleures conditions pour la randonnée sont entre mars et mi-mai.» L’arrivée des canons à neige, qui encourage les stations de ski à ouvrir toujours plus tôt afin d’augmenter leur chiffre d’affaires, incarne selon lui une raison supplémentaire du désintérêt pour le ski au printemps. «Si les gens commencent à faire du ski en novembre, il n’est pas étonnant qu’ils veuillent retrouver leurs activités d’été en mars», s’exclame-t-il.

Le sport de compétition a aussi poussé les fabricants à proposer du matériel de randonnée plus léger et moins encombrant. D’après Jean-Michel Bournissen, responsable tous les deux ans de la sécurité de la Patrouille des glaciers, le niveau des randonneurs a progressé. La montagne est par conséquent beaucoup plus accessible: «Les gens sont plus entraînés et avec ce matériel, ils peuvent aller plus vite et plus loin, beaucoup de courses se font maintenant à la journée.» Ce qui, inévitablement, diminue les nuitées en cabane. Pas d’inquiétude du côté du guide expérimenté de Champéry: l’esprit de la montagne reste bien présent, mais l'approche a changé. «Beaucoup de randonneurs sont plutôt des coureurs sur ski. La montagne devient un stade.» Pour la guide Esther Larios Wiget, l’apparence joue également un rôle: «Maintenant, on fait de la montagne comme on fait du yoga, pour le bien-être et parce que c’est branché.»

Cette évolution des mentalités et les changements climatiques n’inquiètent pas les guides, qui depuis toujours savent faire face à une nature en mouvement. «Même si la neige devait disparaître, nous adapterions notre manière de pratiquer, il existe toujours quelque chose à faire en montagne», conclut Esther Larios Wiget.