Hockey

Raphaël Berger: «Après tout, nous vendons de l’émotion»

Au sortir d’une saison décevante, le HC Fribourg-Gottéron doit regagner la confiance du public et ce dans un contexte toujours plus concurrentiel. Son directeur général Raphaël Berger prône l’optimisme, et s’en donne les moyens

Raphaël Berger est un hockeyeur total. Alors encore joueur de Gottéron mais déjà diplômé en management sportif, le Soleurois d’origine compilait le travail de bureau avec les heures de glace. Une fois les patins raccrochés, il est entré dans l’organigramme du club, d’abord comme responsable administratif, brièvement comme directeur sportif puis, depuis 2012, comme directeur général.

Attaquant sa septième saison à la tête des Dragons, l’ancien défenseur décrit au Temps comment son club cherche à se positionner dans la National League en maximisant ses ressources, celles d’une ville de taille moyenne qui nourrit des sentiments parfois extrêmes pour son équipe.

Le Temps: Comment se porte le HC Fribourg-Gottéron à l’aube de son 80e anniversaire?

Raphaël Berger: Il se porte bien. En dix ans, grâce à l’ingéniosité de notre staff et au réseau de notre conseil d’administration, nous avons connu une croissance assez rapide de nos revenus comme de nos résultats, dont le point d’orgue a été la finale atteinte en 2013. Mais depuis deux ou trois saisons, il faut avouer que les choses se tassent, que nous expérimentons une phase de consolidation. Je dirais que la progression économique de nos concurrents a continué là où la nôtre s’est stoppée. Pour une agglomération comme Fribourg, il est difficile de faire le poids face aux clubs des plus grandes villes, ou ceux qui disposent d’une aide tierce de type mécénat.

– Quelles ont été les conséquences de la saison passée, la plus mauvaise de ces dix dernières années?

– Au niveau sportif, nous nous sommes séparés de plusieurs joueurs à des postes clés ainsi que du staff technique afin de repartir sur de nouvelles bases. Quant aux finances, la saison jouée influence toujours la saison à venir, car les contrats de sponsoring sont négociés sur la base des performances passées. Nous avons donc redémarré au mois de septembre avec moins de revenus sponsoring et moins d’abonnés, mais il y a toujours moyen de se racheter.

– Cette année, malgré un très bon début de saison, les tribunes de Saint-Léonard sont souvent vides. Le match contre Genève-Servette, le 12 octobre, est, avec 4962 spectateurs, le record négatif depuis dix ans…

– Premièrement, il faut noter que la baisse du nombre d’abonnés aura des répercussions sur tous les matches joués à domicile cette saison. Ensuite, l’été indien n’incite personne à venir à la patinoire, un lieu qui garde une forte connotation hivernale. La National League va d’ailleurs remédier à ce problème l’année prochaine en décalant son calendrier. Et puis, aujourd’hui, le hockey suisse subit la concurrence des autres compétitions sportives fortement médiatisées.

Pour autant, je ne vois pas le développement de l’offre télévisuelle comme une menace. Au contraire, elle nous a permis d’augmenter considérablement nos revenus publicitaires. A nous de faire en sorte que le supporter préfère expérimenter un match au stade plutôt que devant son écran.

– Indéniablement, l’une des caractéristiques de votre club est la labilité émotionnelle de vos supporters. Est-ce une chance ou un risque?

– Une chance quand les choses vont bien, un risque quand elles tournent mal. (Rires.) Après tout, nous vendons cette émotion; il serait incohérent de la réfuter. Au-delà de sa réactivité, nous avons la chance d’avoir une fan base fidèle, à même de comprendre que, comme dans n’importe quelle autre activité, des années se passent mieux que d’autres.

– Gottéron profite d’une forte couverture médiatique régionale. Mais, là aussi, le management du club accuse passablement de critiques lors des temps faibles. Vous en souffrez?

– D’abord, je tiens à souligner que le club profite de cette exposition. Après, j’ai effectivement le sentiment que, parfois, la presse locale endosse des attitudes de supporters quand il s’agit d’analyser nos matches et qu’elle ne fait pas toujours preuve du recul nécessaire. De manière générale, avec le développement des plateformes sociales, nous nous trouvons au cœur d’un écosystème de communication extrêmement intense et divers. Nous faisons tout pour coordonner au mieux l’information, mais ce n’est pas simple.

– Peut-on dire qu’il y a un décalage entre les hautes espérances de vos différentes parties prenantes et l’ultra-compétitivité du hockey suisse d’aujourd’hui?

– Oui, mais ce décalage est nécessaire; il représente l’espoir, la part de rêve. Comment peut-on vendre notre saison si nous déclarons viser le maintien? Il s’agit là d’être réaliste tout en restant optimiste. Si l’on n’est pas fondamentalement optimiste, il ne faut pas travailler dans le sport.

– Cette semaine, le transfert de Philippe Furrer pour trois saisons, l’un des joueurs les plus convoités de la ligue, a fait grand bruit. Comment réussit-on une telle opération?

– Plusieurs éléments sont entrés en ligne de compte. Il est bien clair que nous ne pouvons pas nous aligner financièrement sur les offres des cadors de la compétition. Par contre, Philippe Furrer vient de s’établir à Morat, ses enfants s’apprêtent à y être scolarisés et c’est une plus-value liée à sa qualité de vie que nous pouvons lui offrir. Qui plus est, il s’est identifié à notre projet sportif qu’il a lui-même qualifié d’ambitieux. Enfin, il a une très bonne relation avec notre directeur sportif Christian Dubé, avec qui il a joué pendant dix ans. Nous avons donc pu le convaincre grâce à des arguments qualitatifs, non financiers.

– Ces dix dernières années, seuls Berne, Davos et Zurich ont gagné le titre. Comment désagréger ces oligopoles qui se forment dans la plupart des ligues européennes?

– Pour compléter votre observation, j’aimerais ajouter que, durant cette même période, six autres clubs ont su se hisser jusqu’en finale. Malheureusement, ces équipes ont littéralement explosé lors des dernières confrontations. Ce n'est pas du défaitisme, mais les clubs de notre stature n’ont aujourd’hui pas les ressources pour aller jusqu’au bout, pour percer ce plafond de glace.

– Pour y remédier, faut-il «américaniser» la ligue?

– Introduire des plafonds salariaux ou un système de draft, cela sonne bien d’un point de vue idéologique. Mais, opérationnellement, ces bonnes intentions ne sont pas réalisables. Je suis pour la péréquation, mais un club qui a du succès n’a aucun intérêt à ne plus en avoir au profit d’un autre. Il ne faut pas oublier qu’en Suisse, comme partout ailleurs en Europe, ce sont les clubs qui font les ligues et pas l’inverse. Au moins, contrairement aux grands championnats de football, la National League redistribue-t-elle l’argent de ses droits télé de manière totalement égalitaire [35,4 millions de francs cette saison].

– Vous placez au cœur de votre stratégie «Gottéron 2020» la rénovation de votre patinoire mais aussi le renforcement de vos ressources humaines. Pourquoi?

– La nouvelle patinoire est prévue pour la saison 2020-2021 et devrait coûter 85 millions de francs. La capacité d’accueil sera augmentée [de 6500 à 8500 places] et devrait nous permettre des revenus supplémentaires. Nous avons également identifié le besoin d’étoffer notre staff pour nous préparer à ces échéances futures. Au sein d’une entreprise sportive, il est toujours délicat de faire accepter au conseil d’administration de renoncer à un joueur pour investir dans le personnel administratif. Cependant, c’est mon devoir de ne pas céder aux influences et de privilégier notre vision à long terme.

– Cherchez-vous à rendre vos résultats financiers indépendants des résultats sportifs?

– Là encore, c’est un vœu pieux. Nous n’avons pas l’infrastructure pour divertir notre public à un niveau suffisant qui reléguerait le sport à un produit d’appel. Et puis, en considérant la dimension passionnelle de nos fans, il serait erroné de nous lancer dans une stratégie de «parc d’attractions» qui parlerait surtout à un public événementiel. Il s’agit d’être prudent et de respecter la marque foncièrement locale qu’est le HC Fribourg-Gottéron.

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