Le brouillard et la pluie donnent un air sinistre à la Fin du Monde. La piste d'athlétisme de Macolin est déserte. La salle qui la borde le semble aussi. Les lumières sont éteintes. Rien ne bouge dans le silence pesant de cette cathédrale du sport. Seule plane l'odeur de sueur refroidie par la fraîcheur de la nuit.

Dans la pénombre, il faut plusieurs minutes pour le distinguer. Entre deux courses au-dessus des gradins vides, Raphaël Monachon récupère. Ce vendredi, il travaille sa vitesse, sans exagérer la charge, mettant l'accent sur l'explosivité. Il ne sait pas encore que, le lendemain, il deviendra le Suisse le plus rapide sur 110 m haies en 13''48. A vrai dire, il ne l'imagine même pas: «D'habitude, je ne m'entraîne pas avant une course. Mais, aujourd'hui, c'est un peu différent. Après m'être qualifié pour les Jeux, je suis en train de refaire un travail foncier de manière à progresser jusqu'à l'épreuve olympique.» A l'évidence, le seul représentant du Jura bernois en terre australienne a le cœur léger. La pression, il l'a laissée sur le Tartan du Letzigrund de Zurich, lorsqu'il a réalisé pour la deuxième fois, lors du Weltklasse, les minima demandés par les autorités sportives.

Phobie maîtrisée

Raphaël Monachon s'envolera le 6 septembre de l'autre côté de la planète. Et, même si l'Australie le fait rêver, il a pris le parti de ne penser que sport, laissant à d'autres le soin de savourer les charmes du voyage. Secrètement, le sociétaire du club de Courtelary espère parvenir en demi-finale, histoire de fouler le plus souvent possible la piste olympique: «La foule ne me fait plus peur, même dans un stade gigantesque. Pendant longtemps, lors des grandes réunions, j'avais tendance à regarder autour de moi. J'étais impressionné et, plutôt qu'un soutien, le public était mon ennemi. Je faisais des courses horribles.»

Sa phobie, il l'a maîtrisée avec l'aide d'un psychologue sportif. Il est comme ça, Raphaël Monachon. Il s'entraîne seul, se prépare seul, mais il ne manque jamais une occasion de rendre hommage à ceux qui l'ont aidé. Tout comme il demeure reconnaissant envers l'entraîneur qui l'a accompagné pendant plus d'une décennie, mais dont il n'a plus supporté les méthodes en 1999. «Plutôt que de tricher à l'entraînement, j'ai préféré que l'on se sépare», affirme-t-il le regard franc. Aujourd'hui, il collabore seulement avec l'entraîneur national, qui ne lui a rendu visite qu'une dizaine de fois depuis le début de l'année.

Il enlève ses pointes et se dirige vers le coin musculation. Mécaniquement, il entame un ballet sans logique pour le profane. Il n'y a aucun pas de trop, jamais une hésitation dans les gestes volés aux haltérophiles: «C'est l'habitude», rigole-t-il avant de torturer la musculature du haut de son corps. L'étudiant en biologie ne s'arrêtera que pour signaler la présence d'un cafard de taille respectable qui a remplacé les musaraignes entre les rouleaux de fonte.

Les haies ne sont plus des obstacles

Sa solitude ne lui enlève pas l'envie de parler. Les phrases sont courtes, le débit rapide. Même lorsqu'il parle de l'enfant Monachon qui commence l'athlétisme pour imiter Carl Lewis, celui des JO de Los Angeles: «Je pratiquais les mêmes disciplines, sprint et longueur. Mais j'étais petit, un peu en retard dans ma croissance. Les autres se moquaient de moi. Aujourd'hui, je me suis rattrapé.» A 27 ans, du haut de son mètre 86, les haies de 1 m 06 ne sont plus des obstacles. Il les passe presque les yeux fermés: «C'est un automatisme. Dans une course idéale, on ne les remarque plus. On ne se concentre que sur le couloir.» Et sur des adversaires qu'il utilise comme les bornes de ses propres performances. Une tactique qui lui a permis de multiplier les titres de champion de Suisse en salle et en plein air et qu'il entend utiliser jusqu'en 2004 et les Jeux d'Athènes.

C'est à Courtelary que l'adolescent commence sa carrière en 1984. C'est sous les couleurs de ce club qu'il la terminera, même s'il ne s'y rend plus que quelques fois par année pour «voir les amis» et pour rencontrer les plus jeunes. «Je ne me rendais pas compte. Mais ma qualification rend des tas de gens heureux. Ils m'ont beaucoup aidé pour que je parvienne où je suis. Je ne vois aucune raison de ne plus porter leurs couleurs. Et puis, à Macolin, je suis comme chez moi.» Reconnaissant, Raphaël Monachon, domicilié à Malleray – «un village calme» –, l'est aussi vis-à-vis de ses parents. Pour les remercier d'un soutien sans faille, il profite de son temps libre entre deux entraînements pour leur faire à manger: «C'est normal, ils travaillent tous les deux à 100%.»

Mais les sacrifices familiaux l'amènent immédiatement à l'argent, un sujet qui lui brûle le cœur. Car la vie d'un athlète, même qualifié pour les JO, n'est pas dorée. «Je ne me plains pas. Je touche un peu d'argent. En travaillant un peu dans une usine, je m'en sors. Mais je pense aux autres, à ceux qui font des sacrifices pour le sport et qui n'ont rien. Quand je vois certains joueurs de football de ligues inférieures recevoir des indemnités et écumer les bars en fin de semaine, cela me révolte.» Pour la petite histoire, son club n'a pas réussi à lui imprimer à temps un tee-shirt arborant à la fois les sponsors de la fédération et les siens pour profiter de la vitrine médiatique de sa qualification. Pour certains, l'idéal olympique rime encore avec amateur.