Portrait

Raphaël Poulain, la rédemption du rugbyman

Considéré comme l’espoir du siècle du rugby français au début des années 2000, Raphaël Poulain milite aujourd’hui pour un renouveau de la discipline, qui devrait selon lui former des hommes plutôt que des «gladiateurs»

Il faut en finir avec l’idée que le rugbyman est une sorte de gladiateur des temps modernes pour lui permettre d’être un homme, avec des failles qu’il s’agit de prendre au sérieux. Ce discours «de Miss France» détonne dans le milieu très viril du rugby, mais Raphaël Poulain assume pleinement. Au début des années 2000, le jeune homme était désigné comme «l’un des espoirs du siècle» de la discipline, mais tout ne s’est pas passé comme prévu: il a dû prendre sa retraite à 25 ans seulement et la fin prématurée de sa carrière l’a plongé dans une longue et douloureuse introspection.

Il en est ressorti avec la volonté de s’engager dans le milieu associatif (il est le parrain d’Ovale citoyen, une équipe de rugby destinée à favoriser l’insertion de migrants, jeunes SDF, jeunes précaires, sortants de prison) et de promouvoir un autre rugby, qui se préoccupe de mieux gérer la carrière et l’après-carrière de ses champions, notamment sur le plan de la santé. Il partage ses analyses, qui trouvent écho dans l’actualité avec les trois décès survenus en sept mois dans le top 14, en tant que consultant pour Eurosport, conférencier et auteur (Quand j’étais superman, 2011).

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Plus jeune, Raphaël Poulain ne pensait pas devenir rugbyman professionnel. Le Stade français le repère à trois mois du baccalauréat, en 1998. Il intègre rapidement l’équipe professionnelle avec qui il remportera trois Championnats de France et participera à deux finales européennes. Mais sa carrière prendra fin presque aussi vite qu’elle avait décollé.

«Les addictions d’après-carrière existent»

Ce coup d’arrêt brutal l’a amené à se remettre en question pour comprendre son échec et surtout sa véritable personnalité. En 2007, le journaliste Richard Escot l’invite à passer du «paraître» à «l’être» en se plongeant dans la philosophie. Une révélation. «Avec ce développement personnel, j’ai acquis les compétences qui auraient pu me permettre d’atteindre le haut niveau. Je me suis rendu compte que mes lacunes sur le plan mental m’avaient fait échouer. J’étais allé à l’extrême de mes capacités physiques et psychologiques pour prouver des choses aux gens et être performant.»

Raphaël Poulain réalise que ce travail sur lui-même, effectué plus tôt, aurait pu lui permettre de réaliser «une carrière bien plus grande» même si Fabien Galthié, l’un de ses entraîneurs au Stade français, n’était pas de cet avis. «Raphaël, tu es un mec super humainement pour le groupe mais, techniquement, tu es nul, tu es une merde et tu n’as pas le niveau pour jouer dans le top 14», a-t-il déclaré un jour au joueur.

L’ancien grand espoir du rugby français trouve dans l’étude des philosophes les outils nécessaires pour entreprendre sa reconstruction psychologique, mais elle se transforme en une véritable addiction. «Je pense que les addictions d’après-carrière dont on parle si souvent existent vraiment! Pour moi, ce n’était pas la cocaïne, ni l’alcool, mais la philosophie», déclare l’ancien rugbyman.

Eviter de finir comme Marc Cécillon

Sa période de réflexion lui fait prendre conscience de la dangerosité des après-carrières non maîtrisés. L’un des terribles exemples de ce passage de la célébrité à l’anonymat est l’ancien capitaine du XV de France Marc Cécillon, tombé dans l’alcool et la dépression avant de tuer son épouse, qui voulait divorcer.

«Marc Cécillon est l’arbre qui cache la forêt, assure Raphaël Poulain. C’est le symbole des risques qu’il y a avec cette notoriété extrême qui se transforme du jour au lendemain en anonymat sans réelle préparation psychologique.» Aujourd’hui, il préconise donc un accompagnement des rugbymen lorsque vient l’heure de revenir à une vie «normale après avoir touché 15 000 euros par mois et avoir été entouré par le public».

«Tu finis ta carrière vers 35 ou 40 ans et alors que tu es censé être à l’apogée de ta vie, tu te rends compte que tu es une vieille bagnole. C’est vraiment difficile à vivre», avertit-il.

Des conséquences à reconnaître

C’est globalement une meilleure prise en considération de l’individu dans le monde viril du rugby que propose l’ancien ailier. L’accompagnement doit se faire après mais également avant et durant la carrière sportive: «Il faut désacraliser cette image perverse du rugbyman gladiateur surtout pour les jeunes générations. C’est un fantasme, et rien ne forme à évoluer strate par strate, ainsi qu’à encaisser les chocs physiques et psychologiques. Cela peut amener logiquement aux décès vécus récemment.»

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L’auteur de Quand j’étais superman invite les rugbymen directement à prendre la parole pour défendre cette vision. «Notre sport a été très mal représenté dernièrement. Les sportifs doivent prendre la parole, se soulever, quitte à faire grève, pour faire reconnaître les conséquences de ce sport sur l’intégrité physique. Les Anglais l’avaient fait à une époque, mais cela va vraiment encore trop loin. J’entends encore peu de joueurs dénoncer les commotions ou l’intensité des matchs et des saisons. Les All Blacks disputent 25 matchs par an alors qu’en Europe nous en jouons 35, c’est intenable!»

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Aujourd’hui père de famille, Raphaël Poulain hésite quant à mettre son fils de 3 ans au rugby si la situation ne change pas, mais il garde néanmoins une part d’optimisme: «Je commence tout de même à initier mon fils en lui faisant faire des plaquages sur le lit…»

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