Puissance et effet. Tels sont les diktats du tennis moderne. En 30 ans, les raquettes n’ont cessé d’évoluer, passant de cadre en bois avec un tout petit tamis à des modèles en carbone à têtes ultra-larges. Les innovations se sont concentrées essentiellement sur davantage de puissance et un centre de frappe plus important. Elles visent désormais un maximum d’effet, le fameux «spin» en anglais.

«Frapper fort depuis la ligne de fond de court est devenu une stratégie gagnante en raison de l’effet de lift imprimé par le joueur. C’est notre job de créer des raquettes qui favorisent ça», souligne Bob Thurman, vice-président du département recherche et développement chez Wilson. L’équipementier de Roger Federer tout comme ses principaux concurrents Babolat et Head réfléchissent en permanence à la raquette de demain. Et semblent opter pour un effet accentué. «Plus de spin, je pense que c’est ça le futur», confirme le numéro un mondial. «Car la puissance, on en a assez. Le développement du matériel permet de freiner un peu ça. Après, les tournois ont aussi un grand rôle à jouer. Même si certains n’en sont pas conscients. Mais si un tournoi dit qu’il veut ralentir le jeu ou au contraire l’accélérer, ça influence aussi la manière dont Wilson, par exemple, va travailler ses raquettes. Mais ce qui est clair, c’est que plus tu as de «spin», plus tu peux frapper fort dans la balle et mieux tu la contrôles.»

L’avènement des cordages en polyester a changé la vie des joueurs en leur permettant de donner plus d’effet à la balle – notamment en lift –, tout en prenant moins de risque. En les aidant à garder la balle dans le court, ils ont aussi modifié la configuration du jeu avec de plus longs échanges de fond de court. «C’est effectivement le grand changement observé depuis dix ans», poursuit Federer. «Quand je suis arrivé sur le circuit, avec les cordages en boyau, si tu ne tapais pas correctement la balle, tu la ratais généralement. Tu perdais l’effet mis dans la balle et tu devais presque la boiser pour la garder dans le court parce que tu arrivais avec énormément de vitesse dans le bras. Aujourd’hui, on est aidé par les tamis plus grands et les nouveaux cordages. Même avec une technique extrême, ça passe quand même. Parce que les surfaces sont plus lentes et les balles moins rapides. Tu arrives à passer sous la balle. Alors, forcément, si on pousse encore l’évolution du matériel dans cette direction, les aptitudes techniques seront moins importantes. Même si la plupart des joueurs du circuit possèdent une technique solide, au service et du fond de court. Après, les volées, ce n’est pas toujours ça. Souvent, les joueurs ne montent au filet que pour faire un smash derrière ou des volées hautes. On verra ce que ça donne, mais je vois l’évolution des raquettes aller effectivement dans plus d’effet encore.»

Trois éléments induisent le «spin»: la vitesse et l’angle avec lesquels la raquette frappe la balle et la manière dont réagit le cordage à l’impact. Aujourd’hui largement répandue, la notion d’effet est relativement nouvelle dans le tennis. Favorisée par le génie inné de Federer dont la patte magique a érigé quasiment au rang de norme le principe de variations. Patrick McEnroe, frère de John et responsable du développement à la Fédération américaine de tennis (USTA), se souvient de la première fois où il a vu jouer le Bâlois, lors d’une rencontre de Coupe Davis en 2001. Il avait été épaté de la manière avec laquelle il manipulait la balle. «Je n’avais jamais vu quelqu’un frapper comme ça. Et c’était avant les cordages en polyester», confia l’Américain au New York Times. «Maintenant, on voit ça tout le temps.»

Et le phénomène va s’amplifier encore avec la future raquette concoctée par l’équipementier de Federer. Dans le pipeline, un modèle, prévu pour janvier prochain qui, d’après les tests effectués au Wilson Sporting Goods’ Innovation Center de Chicago, devrait imprimer plus d’effet sans nécessiter de changement dans le mouvement de raquette. La clé réside dans la structure du cordage: un plus grand nombre de cordes verticales qu’horizontales. «L’objectif est de réduire le coefficient de friction entre les cordes pour leur permettre une plus grande souplesse et augmenter leur force à l’impact», explique Thurman, ingénieur en aérospatiale, et qui œuvre depuis plusieurs années à la maximisation du «spin».

Pour Serena Williams, le matériel joue un rôle essentiel: «Avec des joueurs qui sont de plus en plus grands et puissants, la technologie peut vraiment aider à rester compétitif.» Federer reconnaît travailler en étroite collaboration avec son équipementier: «On regarde ce qu’on peut améliorer. Ils me proposent de tester de nouvelles choses. Ils sont sur le circuit depuis très longtemps et savent ce qui est réalisable ou pas. Et moi, j’aime me tenir au courant de la dernière évolution, savoir où il est possible d’aller. Même si jusqu’à maintenant, je n’ai pas apporté de grands changements à ma raquette. Parce que ça reste du tennis, un sport où contrairement à la F1 la technologie est quand même secondaire.»

Surtout pour lui. Sa main de génie s’accommoderait de n’importe quel outil: «Il est le joueur capable de s’adapter le plus facilement à tout type de raquette. Alors que si tu donnais la sienne à Nadal, ce ne serait pas beau à voir», déclara un jour Roman Prokes, ancien cordeur de l’équipe américaine de Coupe Davis et de quelques joueurs. L’homme aux 17 Grand Chelems joue avec le plus petit tamis et sa raquette est plus lourde que celle de Nadal et Djokovic. Finesse et effet, tels sont les diktats de son talent.

«Si on pousse encore l’évolution du matériel dans cette direction, les aptitudes techniques seront moins importantes»