Le football, c'est comme une roue. Tantôt instrument du supplice, tantôt carrousel des plus belles émotions. Ça n'arrête pas de tourner. Raymond Domenech, qui passe le plus clair de son temps à essayer de comprendre les gens et de donner un sens aux choses, sait cela depuis longtemps. Mais il n'avait jamais aussi bien expérimenté le phénomène de la girouette perpétuelle que dans le costume de sélectionneur de l'équipe de France. Assommé par la critique depuis deux ans, il jouit d'une trêve depuis la victoire des Bleus face à l'Espagne. En cas de succès devant le Brésil, samedi à Francfort, le paria deviendra héros. Selon les lois de la roue et comme Aimé Jacquet huit ans plus tôt.

Les deux hommes se connaissent depuis un bail. «Mémé» fut entraîneur du joueur Domenech à Lyon et Bordeaux dans les années 70 et 80. C'est lui qui, en tant que ponte de la Direction technique nationale (DTN), impose son ancien poulain à la tête de l'équipe de France. Le coq, qui traîne la patte, a besoin de sang frais. Raymond Domenech accueille avec flegme une nomination qui lui avait été refusée deux ans plus tôt - on jugeait l'homme trop original et pas assez taiseux. Mais la roue tourne. Nous sommes le 12 juillet 2004 et le voilà sélectionneur national. Quelques heures plus tard naîtra, vingt-sept ans après Karen, sa deuxième fille. Son prénom? Victoire, tout simplement.

Drôle d'oiseau que ce Domenech. Un grand acteur à vrai dire. A défaut d'en faire un métier, le monsieur a servi Tchekhov et Ionesco - il était bon, dit-on. Le Lyonnais de souche catalane a un côté cabotin. Irrémédiablement provocateur. «Quand il jouait encore, il adorait utiliser l'hostilité qu'il suscitait auprès du public», se rappelle Gilbert Gress, avec qui il fêta un titre de champion de France en 1979 à Strasbourg. «Dès que Raymond faisait son apparition, ça sifflait.» Défenseur rugueux façon fil de fer barbelé, sourcil broussailleux, regard noir et moustache à la Charles Bronson, il utilise son physique de tueur pour faire son théâtre. «J'ai joué ce personnage, ça me permettait de déstabiliser l'adversaire», dit-il aujourd'hui. «Boucher! Assassin!» hurlent les foules. Il est l'un des figures sportives les plus honnies de l'Hexagone. Comme il y a une semaine encore: même Estelle Denis, pétulante animatrice de 100% Foot sur M6 et accessoirement sa compagne, ne savait plus comment papillonner à son secours.

Devenir sélectionneur de l'équipe de France, c'est un peu comme accéder à la présidence de la République - adolescent, Raymond Domenech a envisagé ce destin-là. On est seul sous le feu des projecteurs, certes. Mais il y a des choses qu'on ne peut plus faire, à commencer par ce qu'on veut, et d'autres qu'on ne peut plus dire, à commencer par la vérité. Prolo de naissance, rebelle de nature et anar de formation, il tente toutefois de faire les choses à sa manière. Pour se donner les coudées franches, il change tout l'encadrement des Bleus, jusqu'à Emile Perrin, confident bien-aimé des joueurs. Il met en place des règles de vie (couvre-feu à 22h les veilles de match, pas de portable dans la salle de massages...) qui font grincer les dents de ceux qui n'ont plus les crocs.

Celui qui fut coach des «M21» durant onze ans désire profiter du déclin de la génération Zidane pour bâtir l'avenir avec les jeunes. Mais l'avenir, quand on occupe ce genre de poste, c'est tout de suite. «Dès le premier match contre la Bosnie, il y a eu le feu», déclarait-il dans L'Express en octobre dernier, juste avant le match face à la Suisse, l'une des nombreuses sorties qui auraient pu lui coûter la peau. «Nous voulions créer un nouvel état d'esprit et on s'est fait déglinguer d'entrée.»

Catalogué intello du cuir sous prétexte qu'on trouve autre chose que L'Equipe sur sa table de chevet, le beau parleur, qui a déjà renoncé à son activité théâtrale, doit se cadenasser la menteuse sur la scène des Bleus. D'autant qu'une série de matches nuls lors des éliminatoires compromet la qualification pour le Mondial. Après lui avoir reproché son incapacité à retenir les cadres glorieux Zinédine Zidane, Claude Makelele et Lilian Thuram, on lui impose leur retour. En bon comédien, il feint de s'en réjouir.

Le sélectionneur national se met à composer - dans le mauvais sens du terme, cette fois. Le fait qu'il vende quelque exclusivité à une boîte de téléphonie mobile laisse même penser que le système l'a rattrapé. Son humour passe pour de l'arrogance, ses choix tactiques font marrer. «Ce poste est un poids pour la liberté d'expression», lâche-t-il au plus fort de la tempête, entre deux rictus. «Mais un jour, je serai libéré.» Raymond Domenech pensait à un licenciement. En un match, la roue a peut-être tourné. Et si la France bat le Brésil, samedi à Francfort, l'homme pourra redevenir lui-même dans l'exercice de ses fonctions.