Comment parler en 2017 d’un footballeur qui a arrêté sa carrière il y a très exactement cinquante ans, et à qui les quelques rares images disponibles sur Youtube ne rendent pas vraiment grâce tant le jeu paraît vieillot et désuet? Le palmarès, quoi qu’on en dise, permet de traverser les époques.

«Le Napoléon du football»

Celui de Raymond Kopa, mort vendredi 3 mars à 85 ans, parlera en tout cas à l’actuelle génération: le meilleur joueur français des années 1950-1960 fut Ballon d'or en 1958, meilleur joueur la même année de la Coupe du monde en Suède (malgré Pelé et Garrincha), trois fois vainqueur de la Coupe d’Europe des clubs champions (l’ancêtre de la Ligue des champions) avec le Real Madrid où, de 1956 à 1959, il composa avec l’Hispano-Argentin Alfredo Di Stefano et le Hongrois Ferenc Puskas une triplette offensive qui n’avait rien à envier à la «MSN» du Barça ou à la «BBC» de l’actuel Real.

A cette époque, les footballeurs avaient des surnoms qui ne sonnaient pas comme des produits dérivés. Di Stefano était «Don Balon», Puskas «le major galopant» (bedonnant sur la fin). Kopa, lui, était «le Napoléon du football». Une trouvaille d’un journaliste anglais un jour de match Espagne-France en mars 1955 à Chamartin (qui ne s’appelait pas encore Santiago Bernabeu). Le milieu de terrain du Stade de Reims fut si brillant que le Real Madrid l’engagea la saison suivante.

Avec Reims, le football champagne

Hier, avant l’entraînement, les joueurs du Real Madrid ont observé une minute de silence autour de l’entraîneur Zinedine Zidane. Bien avant «Zizou», Kopa fut le premier joueur français à l’étranger. Il arrivait de Reims où, chef d’orchestre du tacticien Albert Batteux, il avait donné ses lettres de noblesse au «football champagne». De ce jeu inspiré et créatif, il ne reste plus aujourd’hui que «le corner à la rémoise», joué à deux.

De Kopa, on se rappelle la Coupe du monde 1958, la troisième place arrachée aux Allemands, les treize buts de Just Fontaine. Il ne brilla pas tant que ça sous le maillot bleu (45 sélections, 18 buts). Blessé pour la première édition du Championnat d’Europe 1960, affecté par la grave maladie de son fils (qui décédera à quatre ans), en froid avec le sélectionneur Georges Verriest, il connaît sa dernière sélection en 1962.

«Les footballeurs sont des esclaves»

Mais Kopa, forte tête et âpre négociateur, a encore à donner au football français. En 1963, dans un entretien accordé à France Dimanche, il dénonce le contrat «à vie» qui lie les joueurs à leur club jusqu’à leurs 35 ans. «Les footballeurs sont des esclaves», ose-t-il. La Ligue nationale lui inflige six mois de suspension. L’affaire fait grand bruit et pas mal de publicité à l’Union nationale des footballeurs professionnels, un syndicat créé deux ans plus tôt par Just Fontaine. En 1969, le contrat à temps est instauré.

Aujourd’hui totalement dévoyé (les années de contrat ne servent qu’à fixer la valeur marchande du joueur), il est repris dans tous les pays d’Europe et salué comme une victoire pour les footballeurs, alors nettement plus du côté des ouvriers que dans le camp des patrons.

Lui n’en profite pas. Il a arrêté en 1967. Mais même sans Kopa, le football français ne parle que de Kopa. Son prestige est rehaussé par le gouffre qui lui succède. Durant dix ans, du désastre de la Coupe du monde 1966 à l’épopée des Verts, le football français végète dans une sorte de coma. Mais toujours on entend parler de Kopa, le premier footballeur à faire autre chose de sa reconversion qu’ouvrir un café des sports.

L'ère du football moderne

Dans les années 70, les gosses boivent du jus de fruit Kopa. On porte des équipements Kopa, comme cette paire de crampons – les premiers en métal, qui claquaient sur le béton des vestiaires – avec le fameux R sur le côté, que l’on graisse religieusement le samedi avant le match.

Puis vint Michel Platini, les mannequins en mousse pour s’exercer au coup franc, la pub «Fruité», Séville 82, la caisse noire de «Sainté», le transfert à la Juve, le Heysel. Le football moderne. L’OM de Tapie et JPP. Zidane, les Bleus champions du monde. La France black-blanc-beur.

On n’a rien inventé. Dans les années 50, les grands champions se nomment Ali Mimoun Ould Kacha, dit Alain Mimoun, Rachid Mekloufi (qui rejoindra l’équipe du FLN en 1958), Jacques Anquetil et Louison Bobet, Michel Jazy. C’est la France des trente glorieuses, la France polack, blanc, beur.

A quatorze ans à la mine

Raymond Kopaszewski devient Kopa «parce que cela se retient mieux» en 1949 à Angers. Le football est pour lui l’occasion d’échapper à la mine. Littéralement. Comme les gosses de son milieu, il descend au fond comme galibot, de quatorze ans à seize ans et demi. «Je remplissais les berlines, je chargeais tout, je faisais remonter», raconte-t-il dans l’une de ses biographies. Lorsqu’un éboulement lui coûte deux phalanges du pouce et de l’index, il comprend que le football est son seul salut. Il ne descendra plus jamais à la mine.

A chaque fois qu’il entrait sur le terrain, il se répétait: «Imagine un peu que tu pourrais être dans les gradins en train d’admirer deux équipes en attendant l’heure de descendre à la mine. Tu te rends compte de ton bonheur?»


Profil

1931: Naissance le 31 octobre à Noeux-les-Mines (Pas-de-Calais) dans une famille d’immigrés polonais

1947: Victime d’un éboulement dans une mine qui manque de lui coûter sa main gauche. Décide de se consacrer au football

1951: Signe au Stade de Reims

1956: Perd la première finale de la Coupe d’Europe des clubs champions avec Reims contre le Real Madrid. Signe au Real Madrid

1958: Troisième de la Coupe du monde avec la France. Elu meilleur joueur de la compétition et Ballon d'or européen de France Football

1970: Premier footballeur décoré de la Légion d’honneur