Euro 2016

Comment les recalés du foot français sont devenus des premiers de classe

Six des onze joueurs de base de Didier Deschamps n’ont pas été pris ou conservé dans les centres de formation. Une erreur de jugement que l’évolution du jeu, plus tardive en France qu’ailleurs, a finalement permis de corriger

C’est l’une des statistiques les plus étonnantes de cet Euro. Parmi les 23 joueurs français susceptibles de jouer dimanche contre l’Irlande du Nord à Lyon (15h), sept sont des recalés des centres de formation: Patrice Evra, Laurent Koscielny, Adil Rami, Christophe Jallet, N’Golo Kanté, Antoine Griezmann et Olivier Giroud. Près d’un tiers des joueurs retenus par le sélectionneur Didier Deschamps ne l’ont pas été par les recruteurs ou n’ont pas été conservés à l’issue de leur formation.

Le cas le plus incroyable est celui d’Antoine Griezmann, forcé de partir à 13 ans en Espagne (Real Sociedad de San Sebastien) après des tests jugés non concluants dans six clubs professionnels français. A Lyon, Montpellier, Saint-Etienne, Auxerre, Sochaux ou Metz, on l’a jugé «trop petit pour le haut niveau». Il est aujourd’hui l’un des meilleurs attaquants d’Europe. Christophe Jallet, lui, n’était «pas assez méchant pour s’imposer» en pro selon le club de Niort. Un titre de champion de France de National (3e division) en 2005 lui permettra d’intéresser le FC Lorient.

Du National à l’équipe nationale

Interrogé sur l’état (désastreux) des pelouses de l’Euro, Adil Rami a exprimé sa sympathie pour les jardiniers, un métier qu’il a exercé jusqu’à l’âge de 21 ans à Fréjus. N’Golo Kanté, la révélation de la saison avec Leicester, jouait en 2012 avec l’équipe réserve de l’US Boulogne en CFA2 (l’équivalent hiérarchique de la 2e ligue interrégionale). Patrice Evra a passé sans transition du PSG à l’US Marsala, en Série C1 italienne. Olivier Giroud (formé à Grenoble) et Laurent Koscielny (Guingamp) ont dû descendre en National pour trouver une place de titulaire. Ils n’ont refait surface qu’en propulsant le FC Tours en Ligue 2.

On pourrait encore ajouter à cette liste les noms de Mathieu Valbuena (non conservé par les Girondins de Bordeaux), Nabil Fékir (éjecté par l’OL avant d’être récupéré) et Frank Ribéry (viré de Lille), qui postulaient tous à la sélection. Pour être complet, il faut mentionner les cas du Croate Ivan Perisic, formé à Sochaux mais jamais appelé en équipe première, et du Polonais Grzegorz Krychowiack, venu à 14 ans à Bordeaux et qui n’a percé que sur le tard avec le Stade de Reims. Tous deux brillent à l’Euro.

Un particularisme français

Il y a plus de joueurs ayant goûté aux luttes âpres du National dans la liste de Deschamps que de non-énarques ou non-normaliens dans celle du gouvernement Valls 2. C’est un particularisme français. L’Angleterre a bien Jamie Vardy mais son cas est aussi spectaculaire qu’unique, et le football anglais n’a jamais été réputé pour sa formation. En Suisse, les 23 sélectionnés de Vladimir Petkovic ont tous connu une trajectoire linéaire et ascensionnelle, même ceux qui, comme Fabian Schär ou Valon Behrami, ont débuté en Challenge League.

Au-delà du nombre, c’est la qualité de ces anciens «laissés pour compte» qui impressionne. Griezmann et Kanté sont deux des quatre meilleurs joueurs français (avec Pogba et Payet). Six devraient être titulaires dimanche en huitième de finale. Fin mars à Paris, nous avons abordé le sujet avec Didier Deschamps. «Les exemples que vous donnez sont incontestables mais il n’y a pas de vérité en ce domaine, a répondu le sélectionneur français. Les jeunes joueurs connaissent une évolution, physiologique et psychique, une maturation plus ou moins régulière, plus ou moins rapide. Et tel ou tel qui ne semblait pas devoir percer à 15 ou 16 ans devient très performant à 17 ou 18 voire plus tard. Et un autre qui promet beaucoup à 15 ans ne confirmera jamais.»

«Il reste de belles histoires dans le football»

C’était plus un commentaire qu’une explication. Claude Puel, également sollicité par Le Temps, est allé directement à la conclusion: «Je trouve que c’est plutôt à mettre au crédit du football français que d’avoir la ressource de permettre à des jeunes qui, à un moment donné, se sont retrouvés en situation d’échec dans les centres de formation, d’accéder tout de même au plus haut niveau. Cela montre qu’il reste de belles histoires dans notre football, que tout n’est pas compartimenté, que rien n’est jamais définitif.»

Le discours dominant assure que le système fonctionne et que ceux qui en sont exclus mais percent quand même possèdent une force de caractère supérieure. Un représentant de la méthode Coerver, habitué à discuter avec des responsables de centres de formation français, pose lui le diagnostic inverse. «Survivent dans les centres de formation ceux qui sont forts mentalement; ceux qui sont seulement forts ballon au pied doivent réussir autrement.»

L’héritage encombrant de 1998


On peut objecter que, à l’exception de Griezmann, tous ces joueurs ont quand même été formés en France, que la formation est performante puisqu’elle produit une quantité impressionnante de grands talents, dont les derniers fleurons se nomment Anthony Martial, Kingsley Coman ou Paul Pogba. Ces exemples n’effacent pas le sentiment d’un gâchis français. Car Pogba, Martial et Coman exaltent les vertus que la formation hexagonale valorise depuis la victoire en Coupe du monde 1998: la technique certes, mais surtout la puissance athlétique et la vitesse. Certaines études, notamment celles portant sur le mois de naissance des joueurs recrutés dans les centres de formation (qui montrent une nette surreprésentation des garçons nés en début d’année), indiquent également que l’on a tendance à choisir les joueurs sur leurs capacités plutôt que sur leur potentiel. Dans ce contexte, les joueurs plus vifs que rapides, plus aptes à trouver les espaces qu’à les dévorer, peinent à exister.

Eric Cantona se trompe de combat lorsqu’il parle de racisme anti-Beur dans le football français, mais sa pensée, quoique confuse, repose sur un problème concret. Si des joueurs reconnus comme Ryad Mahrez, Sofiane Feghouli ou Yacine Brahimi, tous nés en France mais internationaux algériens, n’ont pas intéressé les grands clubs français ou les Bleus, c’est parce qu’ils correspondaient à ce profil tombé en désuétude. Comme Griezmann, comme Valbuena, comme Fékir. Les succès de l’Espagne et du FC Barcelone ont remis ces joueurs à la mode. Et transformé les recalés en premiers de classe.

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