Depuis des décennies dans l'élite du football européen, consacrée champion d'Italie à vingt-sept reprises, la Juventus a décroché vendredi un autre titre. Celui de la première équipe italienne reconnue coupable d'avoir recouru à l'EPO. Après trois ans de procès et quatre heures de délibérations, le juge turinois Giuseppe Casalbore a en effet condamné le médecin du club Riccardo Agricola à un an et dix mois de prison et de suspension de l'activité médicale pour «fraude sportive». Agricola a cependant obtenu de ne pas aller en prison.

Selon le magistrat, entre 1994 et 1998, il aurait administré de l'érythropoïétine à plusieurs joueurs et toute une série d'autres médicaments dans le but de modifier les résultats des matches. En revanche, l'administrateur délégué Antonio Giraudo, pour lequel le procureur Raffaele Guariniello avait requis deux ans et un mois de réclusion, a été blanchi. «Nous avons fait match nul à l'extérieur», a commenté l'avocat Luigi Chiappero, soulagé devant l'acquittement du principal dirigeant du club qui aurait ignoré les pratiques du médecin.

Reste que le procès et le verdict jettent une ombre inquiétante sur la prestigieuse équipe qui, de 1994 à 1998, sous la direction de l'entraîneur Marcello Lippi, a remporté trois championnats d'Italie, une Champions League et une Coupe intercontinentale avec des stars du nom de Zinédine Zidane, Didier Deschamps, Gianluca Vialli ou encore Alessandro Del Piero. C'est d'ailleurs ces deux derniers qui ont donné lieu au démarrage de l'enquête. En juillet 1998, l'actuel entraîneur de Lecce, Zdenek Zeman, déclare dans un hebdomadaire que «le calcio doit sortir des pharmacies» et s'étonne de «l'explosion musculaire» de Vialli et de Del Piero. Immédiatement, le procureur Guariniello part à l'offensive. Rapidement, le laboratoire d'analyse antidopage du Comité olympique national (Coni) est mis en accusation. Les enquêteurs découvrent que les tests «ne cherchaient pas les produits dopants dans les urines des joueurs».

Puis c'est au tour de la Juventus d'être au cœur de la procédure. Au cours de l'été 1998, les joueurs et les dirigeants du club défilent dans le bureau du magistrat, qui découvre dans l'infirmerie du club un arsenal de médicaments: près de 280 produits différents dont de nombreux stimulants et autres corticoïdes, certains médicaments étant destinés en principe à soigner les éthyliques, les dépressifs où les malades du cœur. Pour Raffaele Guariniello, qui ne peut traduire devant la justice les responsables du club pour dopage, la loi italienne en la matière n'ayant été approuvée qu'en 2000, les joueurs de la Juventus ont été bombardés de médicaments sans motif sanitaire, avec l'objectif d'améliorer leurs performances sportives.

Reconvoqués devant le tribunal en 2003, les joueurs plaident tous l'amnésie ou l'ignorance. «Je n'ai fait qu'une seule perfusion parce que cela me donnait des allergies sur le bras», soutient par exemple Del Piero, tandis que Filippo Inzaghi admet avoir pris du Samyr (un antidépresseur) en croyant «que c'était des vitamines». «A la mi-temps, le club ne nous donne que l'eau», affirme pour sa part Gianluca Pessotto, recevant en retour cette réponse énervée du juge Casalbore: «Pessotto! N'essayez pas de nous faire croire que vous êtes des extraterrestres.» Et à l'adresse d'Alessio Tacchinardi: «On n'a pas besoin d'être diplômé pour répondre à certaines questions, il suffit d'un peu de mémoire.»

En septembre 2003, alors qu'Antonio Giraudo et Riccardo Agricola continuent de proclamer leur innocence, le pharmacien Giovanni Rossano, lui aussi inculpé, reconnaît sa culpabilité. Fournisseur de la Juventus, il préfère négocier avec la justice. Surtout, l'expert nommé par le juge Casalbore affirme, en juin dernier: «L'administration d'EPO à deux footballeurs de la Juventus, Antonio Conte et Alessio Tacchinardi, est quasiment certaine. Elle est très probable pour d'autres athlètes dont Birindelli, Deschamps, Dimas, Montero, Pessotto et Torricelli.»

«A travers le verdict me concernant, c'est la Juventus qui est acquittée», a néanmoins estimé hier soir l'administrateur délégué Antonio Giraudo, tandis que Riccardo Agricola commentait: «Je suis serein parce que je suis innocent, et ce qui m'importe, c'est ce que pensent les joueurs. Ils savent qu'il ne s'est rien passé, qu'ils ont gagné grâce à leur force et que tout a été fait dans la légalité.» Et d'aller jusqu'à ajouter: «Partout, on administrait des médicaments et même, si je puis me permettre un brin de polémiques, un peu moins chez nous que dans les autres équipes.»

De son côté, Raffaele Guariniello s'est déclaré satisfait: «La fraude sportive et l'administration de médicaments de manière dangereuse pour la santé des athlètes ont été reconnues. Nous sommes dans la bonne direction. Il a été démontré qu'il y avait une différence entre ce qui se passait à la Juventus et dans les autres équipes, notamment en ce qui concerne l'utilisation de l'EPO.» Les deux parties ont prévu de faire appel. Certains joueurs pourraient par ailleurs être poursuivis pour faux témoignage.