Température négative, givre persistant; mince, un bonnet aurait été le bienvenu. De bon matin dans le massif du Vercors, l’hiver semble arriver plus vite qu’ailleurs en ce 2 novembre, mais les arbres portent encore leur manteau automnal aux couleurs éclatantes. Corrençon offre un paysage de carte postale. Il faut laisser le petit village derrière soi pour atteindre le golf, puis le domaine de ski nordique. La neige n’est pas encore là. Dans les pâturages, les vaches paissent paisiblement, ou presque: leur tranquillité est perturbée par des coups de carabine. Depuis 2014 et l’installation d’une piste de ski-roues autour d’un grand pas de tir, le site est devenu un paradis pour biathlètes. Les jeunes sont nombreux à s’entraîner ce lundi. Plus inhabituel, il y a aussi plusieurs dizaines de journalistes et autres techniciens, qui parlent anglais, allemand ou norvégien. Ils sont venus rencontrer le meilleur biathlète de ces dernières années -de l’histoire, disent certains chez lui, à quelques semaines du début de la saison (le 3 décembre à Östersund, en Suède).

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A 27 ans, Martin Fourcade est double champion olympique, sextuple champion du monde et quatre fois vainqueur du général de la Coupe du monde, série à suivre. Né dans les Pyrenées, il a élu domicile voilà quelques années à Villard-de-Lans, à six kilomètres de Corrençon-en-Vercors. Lorsqu’il n’est pas en stage en Scandinavie ou ailleurs, c’est là qu’il s’entraîne, comme ce matin, entre 8h30 et 10h, devant les médias invités par son partenaire Rossignol. Dans l’enchaînement, la star participe à une initiation organisée à leur intention, puis se prête au jeu des séances photo et des interviews sans montrer le moindre signe de lassitude. Il n’avait pas encore eu une minute pour souffler lorsqu’il a répondu aux questions du Temps en milieu d’après-midi.

Une journée média comme celle-ci, c’est un calvaire ou du plaisir?

C’est chargé, c’est sûr. On commence tôt et c’est dense, car on essaie de bien faire les choses. Mais cette rencontre se déroule à mon initiative. Si je n’y trouvais pas mon compte, je n’y participerai pas.

Qu’en retirez-vous?

C’est une belle manière de faire découvrir aux journalistes, dont beaucoup vont me suivre tout au long de la saison, l’endroit où je vis, où je m’entraîne. Cela leur donne des éléments de contexte. C’est aussi l’occasion de faire parler de ma discipline.

Le biathlon en a-t-il encore besoin en France?

Oui, ce n’est pas le football. Il faudra toujours en assurer la promotion. Mais c’est vrai qu’il jouit aujourd’hui d’une belle popularité dans le pays. Les performances françaises aux Jeux olympiques de Vancouver, en 2010, ont été un vrai déclic. Depuis, mes résultats vont croissant et cela contribue au développement de la discipline. Je suis le premier Français à être leader du classement mondial et champion olympique en même temps. Forcément, cela a un impact: moi-même, j’ai commencé en voulant imiter Raphaël Poirée!

Dans le milieu des sports d’hiver, vous êtes une légende vivante, mais est-ce que le grand public vous reconnaît, vous sollicite dans la rue?

Je ne suis pas un footballeur. Heureusement.

Décidément, vous n’aimez pas le foot!

(Rires) Si, si, bien sûr que j’aime le foot. Mais cela doit être compliqué d’être une vraie star. Moi, j’ai toujours la même vie, j’habite la même maison, je suis proche des mêmes gens. Je vais faire mes courses tranquillement. C’est vrai qu’il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un ne m’aborde pour me féliciter de ce que je fais, mais ma notoriété reste très agréable à vivre. Surtout, c’est venu petit à petit, j’ai eu le temps de m’y habituer.

Beaucoup parlent de vous comme du meilleur biathlète de l’histoire. Ce sont des choses auxquelles on pense?

Pas vraiment. Bon, quand je tombe sur ma fiche Wikipédia, je me dis «Ah oui, quand même!» (Rires) Mais je n’en retire aucun orgueil, plutôt une agréable surprise. A mon avis, on ne peut pas comparer les générations, car beaucoup de données changent. Et puis prenez Ole Einar Bjørndalen: il en est à 95 victoires en Coupe du monde, je n’en compte que 39. Moi, ce qui m’intéresse, c’est d’être le meilleur de ma génération. Qu’on puisse dire «quand il était là, c’était lui le meilleur», cela me suffit.

Vous n’êtes pas dans une logique de course à l’histoire, de gagner encore et encore pour rester dans les annales?

Franchement, non. Les records que je bats, j’espère que d’autres les feront tomber. C’est dans l’intérêt du biathlon.

Après toutes vos victoires, tous vos titres, qu’est-ce qui vous motive encore?

Je suis un compétiteur et j’aime mon sport, simplement. Et puis je me fixe des objectifs qui vont au-delà des résultats. En clair, j’essaie de m’améliorer dans tous les domaines qui peuvent m’aider à gagner. C’est l’entraînement, mais aussi la logistique, des détails.

L’été dernier, vous avez souffert d’une mononucléose qui avait perturbé votre préparation, mais vous aviez tout de même remporté la Coupe du monde et un titre aux Mondiaux. Cette année, vous avez pu suivre vos plans?

Oui, et ça change tout, surtout sur le plan psychologique. L’an dernier, j’étais arrivé avec des ambitions élevées, mais je n’avais rien fait qui les justifiait. Quelque part, j’étais illégitime. Cette année, quand je dis que je veux gagner la Coupe du monde et les Mondiaux, je n’ai pas l’impression d’être un imposteur.

Tout à l’heure, on vous a entendu dire que votre maladie avait «chassé la banalité» de vos succès. Devient-on blasé à force de gagner?

Vous savez, j’ai gagné jeune, et j’ai beaucoup gagné. Je mentirais si je prétendais que je ressens les mêmes émotions qu’au début quand je gagne une nouvelle manche de Coupe du monde; c’est cruel de dire ça, beaucoup d’athlètes n’en remporteront jamais. Je suis arrivé à un stade où je peux être mécontent d’un podium. Mais en regardant tout ce qui me séparait du plus haut niveau dans les pires moments de ma mononucléose, je me suis rendu compte du caractère exceptionnel de ce que j’accomplissais. Quand on remporte le général de la Coupe du monde quatre ans de suite, oui, on peut commencer à y trouver une certaine routine, alors que c’est un exploit, chaque fois un peu plus. La maladie me l’a rappelé. Elle m’a redonné envie de gagner des titres que j’avais déjà gagné.

Quels seront vos objectifs cette année?

Il y a les Mondiaux à Oslo en fin de saison, mais je veux aussi gagner une cinquième Coupe du monde. On a tendance à valoriser les Championnats du monde, mais je trouve que de remporter le classement général de la saison est plus prestigieux: cela veut dire que vous êtes vraiment le meilleur, pas juste sur une épreuve avec ses aléas. Surtout dans un sport où vous pouvez passer du podium au dixième rang pour un tir manqué.

Quand avez-vous pris conscience de votre potentiel?

J’ai toujours rêvé d’être un champion. Je me suis aperçu que je pouvais en être un aux Jeux de Vancouver, où j’ai remporté une médaille d’argent. Cela a été déterminant. Après, tout s’est accéléré pour moi.

Quelle est l’importance des JO pour le biathlon?

Elle est capitale: le biathlon est un vrai sport olympique, c’est-à-dire qu’il s’articule autour des Jeux. J’ai toujours un plan sur trois ans dont la finalité est d’arriver au meilleur niveau pour les JO. Les résultats qu’on y obtient restent gravés plus profondément que les autres. C’est là qu’on a la meilleure audience, que le grand public peut voir les épreuves gratuitement, mais aussi que nos proches peuvent suivre les épreuves facilement.

Comme beaucoup de sportifs d’élite français, vous êtes sous contrat avec l’armée. Quel impact a-t-elle eu sur votre carrière?

Son soutien a été très important à mes débuts. Aujourd’hui, le salaire qu’elle me verse est une part anecdotique de mes revenus, mais en 2008, quand j’étais en juniors et que je n’avais pas de sponsor, c’est l’armée qui a investi pour me permettre de faire carrière. Avant cela, mes parents me finançaient. Cela ne pouvait pas durer éternellement.

Cet engagement n’implique-t-il pas de contraintes?

Non, je participe simplement à des journées en commun avec d’autres athlètes français et je suis membre de l’équipe nationale militaire de ski, voilà tout. J’ai toujours pu me consacrer uniquement au biathlon et c’est sans doute parce que j’ai eu cette chance que j’en suis là aujourd’hui.


En France, le biathlon a la cote

Discipline d’origine militaire, le biathlon n’a pas toujours été populaire. «A une époque, on devait se cacher dans les bois pour tirer, se souvient Xavier Blond, onze ans en équipe de France et deux participations aux JO. Un sport avec une arme, ça ne passait pas.» Selon lui, les lignes ont commencé à bouger en 1992, après les Jeux olympiques d’Albertville et la médaille d’or du relais féminin hexagonal. Depuis, les biathlètes ont enchaîné, se démarquant comme les plus importants pourvoyeurs de médailles françaises aux JO de Turin (quatre sur neuf au total), Vancouver (six sur onze) et Sotchi (six sur quinze). Dans l’histoire, le biathlon est, après le ski alpin, la discipline qui a rapporté le plus de médailles olympiques d’hiver à la nation.

Ces succès ont permis de développer la base. «Entre les Jeux de Vancouver et ceux de Sotchi, nous sommes passés de 250 à 400 licenciés», affirmait Nicolas Michaud, responsable du ski nordique français, dans L’Express, en 2014. Plusieurs stades d’entraînement ont été inaugurés ces dernières années. «Actuellement, les meilleures adolescentes en ski de fond veulent toutes basculer sur le biathlon», remarquait le responsable. Icône sympathique, actif sur les réseaux sociaux et dominateurs au niveau mondial, Martin Fourcade inspire assurément la relève.

Le côté tendance de la discipline ouvre d’autres opportunités encore. Pour se reconvertir, Xavier Blond n’a pas eu à chercher bien loin: pour surfer sur l’image désormais positive de son sport favori, il a créé une entreprise qui propose des événements autour du biathlon, via différentes formules axées compétition, team-building ou pur fun, encouragements à base de génépi compris. Les temps ont bien changé depuis l’époque des cibles installées en douce dans la forêt.