«Red Army» ressuscite le sport à l’ère communiste

Nostalgie Un film redonne vie à l’équipe d’URSS de hockey sur glace

Comme la Sbornaja, plusieurs équipes des pays communistes ont fasciné des générations de fans

Au téléphone, Andreï Khomutov nous a opposé un «niet» ferme et définitif. «Je n’ai aucune envie de voir ce film ni de parler de cette époque», s’entête l’ancien attaquant de Fribourg-Gottéron. Malgré trois médailles d’or olympiques, Khomutov, aujourd’hui entraîneur juniors à Guin (FR), garde un souvenir amer de ses années sous le maillot CCCP de la (quasi) invincible Sbornaja, l’équipe nationale d’URSS de hockey sur glace, à laquelle le réalisateur Gabe Polsky consacre un documentaire fascinant, Red Army, qui sort aujourd’hui sur les écrans romands.

Dans le film, le nom d’Andreï Khomutov est cité pour rappeler une anecdote terrible: l’entraîneur Viktor Tikhonov lui interdit de quitter le camp d’entraînement de l’équipe nationale pour se rendre au chevet de son père mourant. Célébrer le sport tel qu’il fut pratiqué sous l’ère communiste est délicat. Comment fermer les yeux sur le dopage d’Etat, sur des milliers d’athlètes brisés pour la gloire des soviets? Comment s’exclamer devant des records si inaccessibles que chaque jour qui passe en dénonce un peu plus la grotesque imposture? Comment oublier les physiques androgynes des Wundermächen de la RDA, les grossesses forcées, les enfances martyrisées, les générations spontanées? Oui, même si l’Ostalgie est à la mode, écrire les louanges du sport coco demeure une posture ambiguë.

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Le problème, c’est que même ces préavis posés, la fascination persiste. Pas pour Tikhonov mais pour les arabesques de ses joueurs. Pour ces sportifs de l’Est auréolés d’un mystère qui faisait une bonne partie de leur charme. Parce qu’avant de devenir une vaste arène mondialisée, le monde du sport offrait une alternative. Les bons contre les méchants, le sport n’a jamais rien proposé de meilleur. Surtout si l’on était libre de décider qui était les bons. En voici cinq, à savourer comme une madeleine de Proust pour les plus de quarante ans, à découvrir pour les autres.

Le hockey soviétique

Même les non spécialistes en hockey sur glace connaissent leurs noms: le gardien Tretiak, les défenseurs Fetisov et Kasatonov, la ligne d’attaque Krutov-Larionov-Makarov (la célèbre KLM). Les Suisses y ajoutent volontiers ceux de Bykov et Khomutov, qui ont porté Gottéron et le hockey suisse dans une autre dimension. Ensemble, ils étaient la Sbornaja, la plus belle et la plus dominatrice des équipes de hockey qu’un premier secrétaire du parti communiste puisse imaginer. Huit fois championne olympique, dix-neuf fois championne du monde, l’URSS s’est approprié dans les années 70 et 80 un jeu inventé par les Canadiens. Elle l’a fait avec un raffinement dans le style qui n’eut d’égal que l’abrutissement de la méthode. Embrigadés onze mois par an, les joueurs du CSKA Moscou et de l’équipe nationale travaillent à leurs corps défendant l’arme suprême des sports collectifs: la cohésion et l’esprit d’équipe. Leur jeu est un ballet de passes avant contact. La vitesse de patinage, y compris des arrières, est hallucinante. Le bloc de cinq – et non pas 3 + 2 – tourbillonne tel un essaim d’abeilles. Le père de la méthode est Anatoli Tarasov. Lui succède le terrible Viktor Tikhonov qui confond entraînement et embrigadement, exigence et paranoïa. La plus belle scène de «Red Army» (lire ci-dessous la critique du film) se situe lorsque Slava Fetisov arrache enfin à Tikhonov son billet pour la NHL. Il va dire adieu au vieux maître Tarasov qui le prend par les épaules et lui fait promettre de jouer là-bas «le hockey artistique».

La gymnastique roumaine

En gymnastique, la Roumanie compte plus de médailles d’or olympiques (24) que de clubs (22). La plupart furent obtenues sous Ceausescu, entre 1976 et 1988. Aux JO de Montréal, Nadia Comaneci éblouit le monde et obtient le premier 10/10 de l’histoire de son sport. Toutes les petites filles du monde veulent ressembler à cette poupée de chiffon de 14 ans. Mais seules les petites Roumaines s’y astreignent vingt heures par semaine dès l’âge de six ans. Comaneci dure jusqu’en 1980 à Moscou puis arrête, tandis que son entraîneur Béla Karolyi fuit aux Etats-Unis. Octavian Belu prend la relève, avec les mêmes méthodes: entraînement intensif, exigence absolue, soumission totale. Ecatarina Szabo à Los Angeles (4 médailles d’or) et Daniela Silivas à Séoul (3 médailles d’or) prolonge la magie roumaine. Depuis les Etats-Unis où elle s’est installée, Nadia Comaneci ne regrette pas son enfance spartiate. «En fait, je faisais encore plus que ce qu’ils me demandaient. Je n’avais pas de problème à travailler dur. Je pense qu’il faut travailler dur pour atteindre un certain niveau. Je ne cherche pas de solution facile pour faire les choses, et j’en suis fière.» Aujourd’hui, des centaines de petites Roumaines continuent de travailler sans relâche.

La boxe cubaine

S’il est un pays où la boxe est restée un «noble art», c’est bien à Cuba. Sur un ring, les Cubains sont immédiatement reconnaissables à leur science dans l’utilisation du ring. Rapides, souples, élastiques, ils esquivent avec aisance, frappent avec précision. L’île affiche un palmarès invraisemblable comparé à sa taille: 67 médailles olympiques et 116 titres mondiaux chez les amateurs. Et uniquement chez les amateurs. Paradoxalement, la boxe cubaine a pris son essor en 1962 lorsque Fidel Castro décréta l’abolition du sport professionnel. Deux ans plus tard, le docteur Alcides Sagarra devient l’entraîneur national. Conseillé par un professeur est-allemand et trois entraîneurs russes, il profite du fait que ses boxeurs ne peuvent passer pro pour les faire travailler sur le long terme. Il développe des plans d’entraînement sur quatre ans, distingue la période de préparation générale de la période de «concurrence directe», théorise la gestion des pics de forme. A Cuba, le boxeur n’est pas un paria qui fomente sa revanche contre la société dans une chambre froide ou un entrepôt désaffecté. C’est un athlète choyé, privilégié, conseillé par 600 recruteurs et entraîneurs. Au nom de cet idéal, les deux figures de proue de la boxe cubaine, Teofilo Stevenson et Felix Savon, tous deux triples champions du monde et triple champions olympiques, ont refusé des ponts d’or pour affronter les meilleurs poids lourds américains, de Mohammed Ali à Evander Holyfield. Cuba si, dollars no.

Le football hongrois

Championne olympique en 1952, l’équipe de football de Hongrie n’a perdu qu’un match entre le 14 mai 1950 et le 19 février 1956. Une seule défaite en 48 rencontres: la finale de la coupe du monde 1954, le 4 juillet à Berne contre la RFA. Un blasphème contre la beauté du jeu qui a classé pour l’éternité les Hongrois aux côtés du Brésil 82 ou de la Hollande 74, au panthéon des perdants magnifiques. Avant de perdre, la Hongrie avait remporté facilement (6-3) le «match du siècle», le 25 novembre 1953, à Londres, aux dépens d’une Angleterre qui s’était longtemps considérée comme trop supérieure pour s’abaisser à disputer la coupe du monde. Son quintet offensif Hidegkuti-Puskas-Bozsik- Kocsis-Czibor développe un football en totale rupture avec les mœurs défensives de l’époque. Huit membres du «Onze d’or» hongrois jouent alors au Honved Budapest, le club de l’armée, où des galons de pacotille maquillent leur statut de footballeurs professionnels avant l’heure. Le régime les sanctionne après la finale perdue. En 1956, quand les chars soviétiques entrent dans Budapest, le Honved est en tournée à l’étranger. Ceux qui le peuvent choisissent l’exil. Les autres rentrent au pays et le football hongrois dans le rang.

Le basket yougoslave

Cinq fois championne d’Europe, trois fois championne du monde, sur tous les podiums olympiques de 1976 à 1988 (médaille d’or en 1980), l’équipe de Yougoslavie jouait au basket avec une poigne de fer dans un gant de velours. Intrinsèquement inférieure aux Etats-Unis et à l’URSS, elle demeure comme l’incarnation suprême de ce que devrait être une équipe nationale: une réunion de talents exceptionnels au service d’un projet collectif. La liste des joueurs merveilleux qui lui donnèrent vie est sans fin: Korac, Cosic, Delibasic, Divac, Kukoc, Petrovic… La spécificité yougoslave naît de la rupture Staline-Tito en 1948. Belgrade s’émancipe de la férule soviétique et veut imposer son style propre. Les équipes nationales doivent être victorieuses oui, mais aussi représentatives des peuples yougoslaves, fraternelles et belles à voir jouer. Elles doivent accréditer l’idée que l’on est mieux ensemble que séparés. Si l’Etat contrôle et finance, toute latitude est laissée aux spécialistes. «Le basket aux basketteurs». Contrairement à l’URSS, on ne craint pas d’aller voir ailleurs, de faire venir des techniciens de «l’Ouest». Les joueurs ne sont pas formatés. Ils s’épanouissent d’abord seuls, au pied des barres d’immeuble où chaque surface bétonnée voit fleurir des cages de hand et des panneaux de basket. Après le premier titre mondial, acquis en 1970 à domicile, tout le pays se prend de passion pour la balle orange. L’utopie yougoslave s’éteint sur un ultime titre européen en 1991, alors qu’éclatent les premières tensions interethniques.

Les bons contre les méchants, le sport n’a jamais rien proposé de meilleur. Surtout si l’on décide où sont les bons