Éditorial

Réforme de la Ligue des champions: l’entre-deux de l’entre-soi

ÉDITORIAL. Se préparant à une ligue transnationale semi-fermée, l’Europe du football dit s’inspirer du modèle américain. Mais à rester au milieu du gué, elle n’en prendra que les défauts

Il faut se dépêcher d’aimer l’Ajax Amsterdam, pendant qu’il est encore temps. Le légendaire club hollandais est en demi-finale de la Ligue des champions avec une équipe de gamins qui sera bientôt dépecée, vendue aux plus offrants. La présence à ce niveau des héritiers de Johan Cruyff, avec un budget équivalent à celui de Young Boys, vingt fois inférieur à celui du Real Madrid, est une anomalie que les grands clubs s’attachent déjà à réparer.

Malgré l’opposition des ligues nationales et de l’UEFA, ils préparent activement une réforme de la Ligue des champions qui leur garantirait à partir de 2024 encore plus d’argent et moins de risques. Sur 32 équipes, 24 seraient assurées de participer, année après année. Pour la glorieuse incertitude du sport, prière d’aller voir ailleurs ou d’attendre que le Barça de Messi affronte la Juventus de Cristiano Ronaldo.

Lire l'article lié: Avant le football, d’autres sports ont fermé leur ligue

Ces clubs devenus des multinationales, souvent sous capitaux américains ou dirigés par des managers formés dans l’Ivy League, affirment s’inspirer du sport nord-américain. Les grandes compétitions y sont des ligues fermées, sans relégation ni promotion, le spectacle y importe plus que le résultat. Ce modèle s’implante petit à petit ici, et témoigne du fait que l’Europe du sport est une réalité, depuis longtemps, avec ses équipes cosmopolites, ses actionnaires mondialisés, ses matchs à midi pour le marché chinois, ses supporters délocalisés.

Le problème est qu’ils n’entendent que ce qui les arrange du modèle américain. Ils oublient que les appétits des plus riches y sont limités par un plafond salarial qui serait impossible à appliquer en Europe. Ils n’envisagent pas non plus le principe de la draft, qui donnerait par exemple à Nantes la priorité sur le PSG pour recruter Kylian Mbappé ou à l’Ajax pour garder ses talents. Dernière différence, et de taille, dans le système américain, les ligues professionnelles chapeautent les championnats scolaires et universitaires, tout aussi populaires mais nullement concurrentiels et aucunement menacés, tandis qu’en Europe les petites équipes de football, les petites ligues ou les séries inférieures souffriraient fatalement de la comparaison.

Une ligue européenne se tirerait une balle dans chaque pied à vouloir négliger ce qui a fait son succès: l’imprévu, le mérite, la diversité. Elle lasserait à force de banaliser ce qui doit rester exceptionnel, et phagocyterait les championnats nationaux. Alors l’entre-soi, pourquoi pas, mais sans entre-deux. Une Europe du football doit rester ouverte à tous les vents, surtout les tornades d’Amsterdam.

Publicité