L'équipe bleue de France, qu'on ne présente plus, vient donc de battre l'Allemagne, 1 à 0, en match amical. Une nouvelle victoire des champions du monde et d'Europe, dira-t-on, et un nouveau but flamboyant de Zinedine Zidane. On ne s'habitue jamais à l'exploit, à aucun, c'est une de ses heureuses caractéristiques. Cela dit, la victoire fut ternie par la piètre prestation de l'équipe allemande. Et c'est là que ce match, par ce qu'il eut de décevant, révèle son paradoxal intérêt. Les joueurs allemands ont paru tétanisés, comme pétrifiés par le froid ambiant, bétonnant leur défense et poussant trois d'entre eux seulement à l'attaque. Ne risquant que quelques coups plutôt limites dans les jambes. Comme s'ils ne concevaient d'issue que dans l'entrave de l'adversaire, et le mur. Bref, une stratégie animée par la peur. La peur de rencontrer l'équipe reine de la fin de siècle et, sur sa lancée, du début du nouveau siècle. Eloquente à cet égard, la déclaration du sélectionneur allemand, Rudi Völler, qui a rendu un hommage d'une rare teneur à l'équipe victorieuse: «Mes joueurs ont manifesté trop de respect à l'égard de l'équipe de France. Ils se sont laissé impressionner par la force de cette équipe.» Trop de respect: l'équipe allemande est entrée dans le stade avec, sur elle, l'ombre portée de l'adversaire. Et, comme toujours en pareil cas, on provoque ce qu'on craint. Comment? En fondant sa tactique sur sa peur. Qui a fait des Allemands, pourtant trois fois vainqueurs de la Coupe du monde au cours du dernier demi-siècle, des fantômes.

Mais, d'un autre côté, on pense moins à ce que cela représente, pour les vainqueurs, d'entrer désormais dans les stades avec cette aura qui hypnotise l'adversaire. Il y a de quoi se déconcentrer, pour cause de «tête enflée». C'est risqué, d'arriver précédé d'une clameur si retentissante. Il s'agit, il s'agira, à tout coup, d'être à la hauteur. Et, pour cela, de n'avoir pas peur de perdre – sinon, la crainte, là encore, mais cette fois la crainte de n'être pas ceux que l'on dit que vous êtes, risque de provoquer ce qu'elle craint. Comment font-ils pour le vivre dans leur tête, si bien apparemment, et avec l'allant qu'on leur voit sur la pelouse? Probablement qu'il y a le plaisir de recommencer le jeu ensemble. Egalement, l'excitation de la tactique, préparée puis déployée: la voir en action doit aiguiser et les capacités physiques et les capacités mentales. Tant il est vrai que le grand football apparaît parfois comme un jeu d'échecs à l'accéléré et à plusieurs. Et puis, la mémoire de la victoire, son goût passé dans les nerfs, aiguise les sens et multiplie les capacités à vaincre.

* Ecrivain.