Le 16 mars, Yves Parlier a bouclé le Vendée Globe trois semaines après le vainqueur, Michel Desjoyeaux, mais il fut accueilli avec une égale ferveur. Il n'est pas fréquent qu'on soit célébré sans l'avoir emporté. C'est que l'exploit d'Yves Parlier est doublement solitaire. Il a certes accompli le périple en solitaire, laissant derrière lui ceux qui voguent encore; mais il l'a fait en surmontant des coups du sort qui en auraient découragé plus d'un. Parti en tête le 9 novembre, il entre le premier dans le fameux pot au noir; le 13 décembre il est doublé par Desjoyeaux – jusque-là, c'est la course –, mais, quelques jours plus tard, son bateau démâte, il ne lui reste plus que 12 mètres de mât sur 27. Il décide de continuer. Pour vaincre la déception de ne pas gagner cette course qui manque à son palmarès. C'est-à-dire qu'il tente l'impossible pour ne pas rester sur la défaite. On est en pleine psychologie.

D'autant que personne, pas même ses sponsors, ne lui en demandait tant. Début janvier il entreprend une réparation de fortune et se confectionne un radeau pour pêcher sa nourriture. Car, pour gagner en poids, il avait embarqué le minimum de nourriture. Il se nourrira d'algues; une dorade de quatre kilos fait figure de festin. Il se noue les mains pour ne pas dévorer ses réserves. Ce qu'il faillit faire en deux jours, dans un moment d'accablement. Il remonte un mât de fortune avec des matériaux de fortune, faisant de ses mains ce qu'on fabrique en chantier à l'aide d'une grue. Et il se cramponne à son mât, et arrive à bon port, en relativisant son aventure. Reste que, pour nous, il ne s'est pas seulement battu contre les éléments et les autres, mais surtout contre lui-même.

Les autres sports ne sont pas des courses en solitaire, mais il peut se trouver qu'on ne s'y batte plus que contre soi-même, parce qu'on domine trop les autres. Ce fut l'impression laissée par Michael Schumacher au Grand Prix automobile de Malaisie, où il a littéralement tourné autour de ses concurrents, même de son coéquipier ferrariste Rubens Barrichello, qui en est sorti écrasé par ce qu'il appelle la «chance» de Schumi.

Un chiffre donne idée de ce qu'a accompli le triple champion du monde: reparti 11e au dixième tour, après une sortie de route due à la pluie et à un arrêt au stand qui s'éternise, le «Baron rouge» reprend la tête… six tours après! Excellente voiture, certes; choix risqué de pneus mi-pluie mi-sec alors que les autres, sous le déluge, se chaussent en pneus pluie; et la pluie cesse.

Mais cela ne prouve qu'une chose: la tête de Schumacher est aussi rapide que son coup de volant. Au point que le championnat, au bout de deux épreuves, n'a déjà plus l'air de se jouer qu'entre lui et lui.

* Ecrivain.