Ce 14 mars 1950, le journaliste de la Feuille d'Avis de Lausanne ne cache pas sa surprise: «Les Championnats du monde débutent par un coup de théâtre: sur dix nations inscrites, la Tchécoslovaquie, championne du monde 1949, déclarait son forfait dans la journée d'hier. Nous ne saurons sans doute jamais les raisons qui ont incité les dirigeants du sport tchécoslovaque à retirer les maîtres du hockey européen de la compétition mondiale. Peut-être a-t-on peur de nouvelles désertions?»

Le journaliste avait tort sur un point: on connaît aujourd'hui les dessous d'une affaire qui fut, pour neuf hockeyeurs de l'élite mondiale, une véritable tragédie. On le doit à un universitaire lausannois, Michel Libal, qui en a reconstitué le déroulement dans un travail de diplôme déjà remarqué par un congrès d'historiens du sport à Besançon. Comment est-il possible que ces jeunes sportifs, idoles de la nation, accueillis en triomphateurs un an plus tôt sur la place Venceslas par des dizaines de milliers de Pragois en délire, se soient retrouvés un an plus tard condamnés aux travaux forcés, pour certains dans les épouvantables mines d'uranium de Jachymov?

Pour comprendre comment cette équipe de hockey est passée de la gloire insouciante aux ténèbres des camps, Michel Libal replace cette discipline sportive, chère au cœur des Tchèques, dans le contexte historique des années 1930 et 1940. Il rappelle notamment que c'est un des seuls sports qui n'ont pas été liquidés par l'occupant nazi. Il a ainsi pu incarner une forme d'esprit de résistance.

En février 1948, la brève embellie démocratique du pays prend fin. Klement Gottwald et le Parti communiste confisquent le pouvoir, la transition vers le totalitarisme s'avère violente et rapide, qui enverra en cinq ans 200 000 personnes dans les quelque 422 camps et prisons du pays. Le sport n'échappe pas à la règle et subit une épuration en profondeur. Surtout, il devient instrument de propagande, il doit «démontrer que le socialisme est capable de records et d'exploits dans tous les domaines, y compris celui des compétitions sportives», proclame le ministre de l'Information et de l'Education. Au point qu'avant de se rendre aux Championnats du monde de 1950 à Londres, les joueurs de l'équipe de hockey doivent prêter un serment solennel par lequel ils prennent nombre d'engagements, celui notamment d'accepter que ces engagements soient «minutieusement contrôlés» par les dirigeants… Il est vrai que le pouvoir communiste est nerveux: depuis 1948, les défections de sportifs d'élite se succèdent. Et la même année, six joueurs de l'équipe de hockey périssent dans un accident d'avion entre Paris et Londres. A Prague, le gouvernement ne voudra jamais admettre la thèse de l'accident, et harcèlera longtemps après encore les familles des victimes – qui n'ont jamais réapparu.

Retour à l'équipe nationale de 1950, favorite des Championnats du monde de Londres. Le 11 mars, la sélection se trouve à l'aéroport de Ruzyne (Prague). Peu avant l'embarquement, les joueurs apprennent que le voyage est annulé, sous prétexte que deux reporters membres de la délégation n'ont pas obtenu de visa – prétexte qui se révélera faux par la suite. Deux jours plus tard, les hockeyeurs sont informés officiellement que leur participation est définitivement annulée.

Furieux, les neuf hommes se rassemblent au restaurant U Hercliku et, l'alcool aidant, tiennent des propos peu amènes à l'égard du pouvoir. L'un d'eux, Augustin Bubnik, se souvient: «Des mouchards, ainsi que des agents de la StB (police politique), nous y attendaient. A la suite d'une provocation, une bagarre finit par éclater. A l'extérieur, il y avait une voiture de type «Anton» (voiture de police) et des renforts de police. D'un coup, nous étions devenus un groupe d'activistes antigouvernemental…»

Les neuf jeunes gens sont arrêtés le soir même. Deux autres joueurs et le patron du restaurant seront à leur tour arrêtés deux jours plus tard. Aussitôt, pour eux, le monde bascule. Ils sont détenus pendant sept mois, «dans des conditions effroyables, note Michel Libal: les passages à tabac, les tortures et autres pressions psychologiques sont monnaie courante». Le 6 octobre 1950, ils comparaissent devant le Tribunal d'Etat, à huis clos. «Lorsque vint l'audience devant le tribunal, la peine de mort fut réclamée à mon encontre, ainsi qu'à celle de Bohumil Modry, raconte Augustin Bubnik. Quant aux autres joueurs, ils furent menacés de très lourdes peines privatives de liberté. Ce n'est qu'alors que nous nous sommes rendu compte que les nouveaux hommes au pouvoir étaient capables de tout.»

Après deux jours de simulacre de procès, les joueurs sont condamnés pour espionnage, haute trahison et activité antigouvernementale. Les peines vont jusqu'à 15 ans de prison, assorties de la déchéance des droits civiques et de la confiscation de leurs biens au profit de l'Etat. Ils purgent d'abord leur peine en prison, puis aux travaux forcés dans les mines d'uranium. L'un d'eux, le gardien Bohumil Modry, mourra des suites de l'irradiation, à l'âge de 37 ans. Tout cela parce qu'un pouvoir paranoïaque les soupçonnait de vouloir «choisir la liberté», comme on disait alors.

Ce spectaculaire procès politique, dirigé contre des sportifs d'élite, est un cas extrême et peut-être unique. Il illustre bien, dit Michel Libal, le caractère particulièrement agressif de la période stalinienne en Tchécoslovaquie. Au reste, les victimes de ce procès ont joué de malchance: ils ont été amnistiés et réhabilités en 1968, lors du Printemps de Prague. Las! Quelques mois plus tard, les chars soviétiques écrasaient l'espoir: «Ils étaient repartis pour un tour…» soupire Michel Libal.