La flamme olympique n'est pas encore arrivée à Turin que le torchon brûle au sommet du comité organisateur. A moins d'un an et demi de la cérémonie d'ouverture des JO d'hiver 2006, la capitale piémontaise, encore insensible à la ferveur de l'événement sportif, est en ébullition politique. Alors que le compte à rebours a commencé, le président du Toroc (le comité organisateur), Valentino Castellani, a annoncé qu'il remettra sa démission lors du prochain conseil d'administration prévu le 24 novembre. En toile de fond, un trou financier qui pourrait s'élever à 180 millions d'euros et des manœuvres de couloirs où trahisons, soupçons et pressions donnent une nouvelle définition de l'esprit de Coubertin. Au point que le chef de l'Etat Carlo Azeglio Ciampi a été contraint de sortir de sa réserve, il y a une semaine, pour lancer: «Il est temps de serrer les rangs pour assurer le succès des Jeux.» Une semaine plus tôt, le président du Comité international olympique (CIO), Jacques Rogge, était personnellement venu à Rome pour tirer également la sonnette d'alarme et inviter les autorités italiennes à s'engager tête baissée dans l'organisation et le financement des Jeux.

Dans Turin, transformée en énorme chantier, les travaux vont bon train. Les ouvriers s'activent autour du futur village olympique. Le grand palais des glaces qui accueillera les épreuves de patinage artistique sera inauguré dès le mois prochain. «Pour l'ensemble des sites, le programme des travaux a été respecté. Nous sommes même en avance sur plusieurs chantiers», souligne Valentino Castellani. Le coût total pour la mise en place des structures estimé à 1,5 milliard d'euros est entièrement couvert par l'Etat et les collectivités locales. Mais c'est l'organisation elle-même qui est aujourd'hui au cœur des polémiques et des règlements de comptes. Après s'être montrés rassurants pendant des mois, les responsables du Toroc ont récemment admis qu'il pourrait manquer 180 millions d'euros sur un budget total de 1,2 milliard. «C'est un problème», reconnaît le président démissionnaire, «mais ce n'est pas dramatique». Suffisant en tout cas pour déclencher une vaste offensive politique et une violente campagne de presse orchestrée par Il Giornale, le quotidien de Paolo Berlusconi, le frère du chef du gouvernement Silvio Berlusconi.

Entre d'un côté Valentino Castellani, ancien maire centre gauche de la ville, le conseil provincial et la mairie dirigés par l'opposition, et de l'autre le conseil régional et le gouvernement aux mains de la majorité de droite, les Jeux de Turin sont devenus un terrain d'affrontement, un avant goût de la bataille politique pour les élections municipales et législatives de 2006, qui auront lieu quelques semaines après la cérémonie d'ouverture du 10 février. «Sans une intervention du gouvernement Berlusconi, les Jeux sont compromis», martèle Roberto Cota, président (Ligue du Nord) du conseil régional du Piémont. «Ils cherchent à faire croire que la gauche n'est pas capable de gérer l'événement», réplique l'entourage du maire Sergio Chiamparino, lequel souligne combien «le gouvernement n'a pour l'heure rien fait pour pousser les entreprises à capital public à sponsoriser les Jeux». Outre une augmentation des dépenses prévues de l'ordre de 3 à 4,5%, le trou de 180 millions serait dû essentiellement au faible engagement des sociétés nationales comme Eni (hydrocarbures), Enel (électricité) ou encore la loterie nationale. «Dans leurs projets de recettes, les dirigeants du Toroc ont confondu Jeux olympiques d'hiver et d'été», attaque Roberto Cota. «Ce sont 80 millions d'euros que l'on pouvait légitiment attendre qui ne sont pas arrivés», s'indigne en réponse Sergio Chiamparino.

Devant l'impasse, les responsables des collectivités locales ont finalement cédé. Jeudi dernier, ils ont accepté la nomination de Mario Pescante, secrétaire d'Etat (Forza Italia) aux sports comme superviseur pour l'organisation des Jeux, avec des pouvoirs supérieurs à ceux du président du Toroc. «Le gouvernement Berlusconi nous a mis sous tutelle. Il a mis la main sur les Jeux», constate Valentino Castellani qui, dans un sourire amer, ajoute: «Désormais, l'argent des sponsors publics va pouvoir arriver.»