Le Servette FC et le Stade de Reims, qui s’affrontent ce jeudi lors du deuxième tour préliminaire de Ligue Europa, ont deux points communs: ils ont participé à la toute première édition de la Coupe des clubs champions européens, qui a réuni 16 équipes sur invitation entre 1955 et 1956, et ils retrouvent cette année la scène continentale après des années d’absence. L’attente a pu paraître longue aux supporters genevois (dernière participation en 2012)? Elle a dû sembler interminable pour leurs homologues français.

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Sur le parvis du Stade Auguste-Delaune, une statue de bronze trône comme un vestige du passé. Erigée en décembre 2018, un an et demi après la mort de Raymond Kopa, l’œuvre d’art rend hommage au «Napoléon du football», légende du Stade de Reims dont il a porté les couleurs pendant 13 saisons jalonnées de succès, entre 1951 et 1956 puis entre 1959 et 1968. Une période dorée durant laquelle le club champenois est devenu un monument du football français, construisant entre 1948 et 1962 un palmarès riche de six Championnats de France, deux Coupes de France et surtout deux finales de Coupe des clubs champions perdues face au rival de l’époque, le Real Madrid, en 1956 et en 1959. Avec Kopa… dans l’autre camp la seconde fois.

«La ville de Reims est connue pour le football et le champagne», observe Joffrey Scheier, supporter du club depuis trente-cinq ans et rédacteur pour la webzine Reims VDT. Un savant mélange exalté par Albert Batteux, l’entraîneur de quasiment tous les titres et inventeur, entre autres, du fameux corner à la rémoise, au sein d’un jeu fait de transitions offensives rapides, passé à la postérité sous le nom de football champagne. Ici, quasiment chaque commerce attenant à la cathédrale invite encore à déguster le pétillant breuvage. Mais les bons millésimes footballistiques, eux, sont devenus rares. A l’ivresse des années 1950 a succédé une longue gueule de bois qui a rendu les vieux souvenirs de plus en plus brumeux.

Nostalgie du passé

Hormis quelques sacres dans les divisions inférieures, le Stade de Reims n’a plus remporté le moindre titre depuis 1962 et n’a plus disputé la Ligue des champions depuis son élimination contre le Feyenoord Rotterdam en quart de finale de l’édition 1962-1963. Il aura même fallu attendre cinquante-sept ans pour que le club champenois retrouve l’Europe, cette saison, au prix d’une valeureuse sixième place en Ligue 1 et d’un championnat amputé de dix journées.

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C’est dire la valeur du match contre Servette. «On va avoir accès à un temps qu’on n’a pas connu, à une saveur qu’on a seulement goûtée à travers les souvenirs des anciens», se réjouit Florian, 27 ans, président des Ultrem 1995, le groupe ultra rémois.

La nostalgie se ressent dans les yeux pétillants des supporters de l’époque. «C’était une autre vie, admet Daniel Wargnier, dit «Dany le Rouge», président du Groupement officiel des supporters. L’équipe était très stable, les joueurs avaient le maillot collé sur la peau…» Entre 1000 anecdotes saugrenues, Dany ne peut s’empêcher de ressasser de vieux sujets de dispute avec son compère Jacques Poncelet. «On porte l’image d’un club historique, respectable mais assez vieillot, reprend ce dernier au milieu des dizaines de produits dérivés ornant son bureau. Reims fut le club d’une époque, comme Saint-Etienne par la suite.»

Jacques et Daniel, encyclopédies vivantes de l’histoire du Stade, partagent leur passion avec un plus jeune supporter, Dylan Charlot, 25 ans. Ce dernier a aménagé chez lui un musée à la gloire de son club où se mêlent maillots encadrés, fanions, ballons, borne d’arcade ou encore numéros du Miroir Sprint, défunt hebdomadaire sportif, dont Raymond Kopa fait la une. Il place méticuleusement un vinyle dans son tourne-disque, dont la mélodie grésille sous un entêtant «Allez Reims, allez Reims». Musique d’époque. «Quand j’entends dire qu’on est un petit club… Ce n’est pas vrai, on a un prestige dont on peut être fier, vante Dylan. Notre histoire a parfois été lourde à porter, mais après toutes les années de galère, on parvient à relativiser.»

Passé tortueux

Car le club a autant choyé les sommets qu’il a fréquenté les tréfonds. Le déclin sportif, amorcé avec une relégation brutale en deuxième division en 1964, trouve plusieurs explications: départ d’Albert Batteux, mauvaise gestion de joueurs en bout de cycle et fin du partage des recettes liées à la billetterie entre locaux et visiteurs, alors que Reims attirait les foules à chaque déplacement.

Les décennies suivantes sont «une succession d’espoirs déçus, entre remontées en première division manquées et beaux parcours en Coupe de France non concrétisés», abonde dans le même sens Tony Verbicaro, ancien journaliste et auteur du livre Stade de Reims. Une histoire sans fin. Le club court après sa gloire passée et s’endette en réalisant des transferts onéreux, comme celui de l’international français Thierry Tusseau en 1988.

Embourbé dans des problèmes sportifs et financiers, Reims touche le fond avec deux liquidations judiciaires prononcées en octobre 1991 et en mai 1992. Il atterrit en Division d’honneur, sixième échelon du football français, et doit vendre tous ses trophées aux enchères pour éponger ses dettes. Un déchirement. «On nous enlevait notre histoire, c’était affreux! se souvient Daniel Wargnier. Des supporters avaient prévu de racheter un maximum de choses.» Mais c’est l’homme d’affaires Alain Afflelou qui rafle la mise. «Alors je suis allé le voir, poursuit Dany le Rouge. Les gens craignaient que je pète les plombs. Mais non, je voulais juste qu’il me certifie qu’il allait tout restituer au club, comme il l’avait promis. Il a tenu parole quelques années plus tard.»

Un tiraillement

En vingt-huit ans, le Stade de Reims a retrouvé le niveau professionnel (en 2002), la Ligue 1 (en 2012 puis en 2018) et l’Europe (en 2020). Mais la période noire est restée dans les mémoires tant au sein du club que chez les supporters. «Il n’y avait plus rien. Quand les anciennes gloires venaient à Reims, c’était dur à vivre», souffle Fabrice Harvey, directeur commercial du Stade et joueur entre 1997 et 2000. «Les entraîneurs conduisaient quasiment le bus, on a cru que le club allait mourir», lâche de son côté Jacques Poncelet. «Il y a peu d’exemples de clubs avec un tel palmarès qui sont descendus si bas, ajoute Jean-Pierre Caillot, président du club depuis 2004. Depuis, on a toujours voulu avoir une gestion très saine.»

Tiraillé entre son histoire européenne et sa satisfaction d’être revenu en Ligue 1, le Stade de Reims occupe une position ambivalente. Personne ne songe à raviver le brasier d’antan… même si la flamme ne s’est jamais vraiment éteinte. «En neuf ans ici, j’ai pu mesurer l’importance de l’Europe pour les supporters», soulève David Guillon, premier entraîneur à emmener le club sur la scène continentale depuis Albert Batteux.

Reims n’a toutefois jamais été une ville de fort engouement populaire. Dans les années 1950, les Champenois jouaient d’ailleurs leurs matchs européens à Paris, au Parc des Princes. Mais le public y est exigeant, «en raison du passé, même si personne ne l’avoue», selon Florian, le président des Ultrem. Le noyau de fidèles, lui, a «toujours su que le club allait se redresser», souligne Daniel Wargnier. En 2009, ce dernier confiait au Monde espérer «revoir la Ligue 1 avant de casser [sa] pipe». Dix ans plus tard, l’ivresse du passé semble l’avoir rattrapé. Avant sa mort, Dany le Rouge ne rêve plus de Ligue 1, mais de Ligue des champions.