Tennis

La relève américaine frappe enfin à la porte

Depuis quelques années, les Etats-Unis peinent à trouver un joueur capable de briller au plus haut niveau chez les hommes. Mais l’horizon s’éclaircit. A l’US Open qui se termine ce week-end, les talents émergents ont passé des tours. Le fruit d’une collaboration, longtemps pilotée par Patrick McEnroe, entre la Fédération et le secteur privé

Il y eut les années fastes. Une opulence frisant l’outrecuidance. Puis une lente décadence. Et, en 2010, le séisme avec l’absence d’un joueur américain dans le top 10 pour la première fois depuis la création du classement ATP. Les Etats-Unis attendent impatiemment un futur vainqueur de Grand Chelem, un possible numéro 1 mondial, bref, un successeur aux Connors, McEnroe, Sampras, Courrier, Agassi et Roddick.

Entre juillet 1974 et février 2004, ces six anciens joueurs totalisent 896 semaines passées au sommet du tennis mondial. Les chiffres donnent le vertige: 286 semaines pour Pete Sampras, 268 Jimmy Connors, 170 pour John McEnroe, 101 pour Andre Agassi, 58 pour Jim Courrier et 13 pour Andy Roddick.

Le départ à la retraite du pince-sans-rire «A-Rodd», en 2012, précipite un peu plus encore le tennis masculin américain dans la morosité. Car même si le Texan évoluait alors bien loin du niveau de ses heures de gloire, il animait le circuit et les conférences de presse de son franc-parler et de son humour très deuxième degré. A ce moment-là, c’est John Isner qui vire en tête des joueurs à la bannière étoilée avec une place dans le top 10. Pas franchement le même charisme. La machine à aces se retrouve, malgré lui, catapulté «American number 1». Or, même avec ses 208 cm, il n’aurait jamais pensé atteindre de telles hauteurs. Et n’a pas franchement la carrure pour endosser le costume du leader. Alors il temporise: «C’est cyclique. Nous sommes dans un creux mais je ne pense pas que ça va durer éternellement», nous confiait le géant il y a un an. Le temps lui a donné raison.

Nouveaux talents

L’édition 2016 de l’US Open a vu les nouveaux talents made in USA faire mieux que de juste pointer le bout de leur raquette. Issue des qualifications, Jared Donaldson, 19 ans, s’est offert David Goffin au premier tour avant de plier sous les aces de Karlovic au troisième. Jack Sock, 23 ans, a sorti l’ancien vainqueur du tournoi Marin Cilic et a osé prendre un set à Jo-Wilfried Tsonga en huitièmes de finale avant de céder. Sans oublier les prometteurs Francis Tiafoe, Taylor Fritz ou Reilly Opelka à qui les experts promettent un avenir doré.

Patrick Mouratoglou, coach de Serena Williams, prédit le retour d’un joueur américain dans le top 10 du classement ATP d’ici à trois ans. «Le tennis américain est dans une très bonne situation. Il est idéalement placé pour les prochaines années, confie-t-il au Temps. Il y a eu un trou de génération, ce qui peut arriver à tout le monde. Dans certains pays, les trous de génération deviennent béants et quasi définitifs. Je pense notamment à la Suède. Elle a produit des champions pendant des décennies, mais n’a plus personne depuis longtemps, sans que la relève ne pointe à l’horizon. Aux Etats-Unis, elle arrive. Ce pays possède de très loin le groupe le plus prometteur de tous. Je ne suis donc pas du tout inquiet. Et, chez les femmes, il y a encore Serena et Venus (Williams), ce qui n’est pas trop mal, et on voit aussi pointer de très bonnes joueuses comme Madison Keys ou Catherine Bellis.»

Cette évolution positive est due à un travail de fond, initié notamment par Patrick McEnroe, ancien responsable du développement à la Fédération américaine (USTA). Entre deux matches commentés pour ESPN, le frère de «BicMac» a accepté d’accorder au Temps quelques minutes. Conscient que l’époque dorée d’un quasi-monopole made in USA est révolu en raison de l’universalité accrue de ce sport, il explique la nouvelle philosophie: «Il y a un plus grand nombre de pays qui produisent des bons joueurs. Le monde a changé et nous ne dominerons plus comme nous l’avons fait. Il n’existe pas de recette miracle pour créer un Roger Federer ou un Novak Djokovic. Mais j’estime que le devoir de notre pays est de faire en sorte d’élever le niveau de tous les joueurs afin de produire systématiquement une base solide avec un nombre plus important de bons joueurs. C’est à ça que nous œuvrons.»

Partenariat public-privé

Là où dans certains pays, la cloison entre la Fédération nationale et les académies est hermétique, aux Etats-Unis, elles avancent désormais main dans la main. «Nous savions que l’USTA ne pourrait pas tout faire toute seule, qu’il fallait travailler en collaboration avec le privé, avec les académies, pour les aider à accompagner le mieux possibles les jeunes espoirs. Car plus la densité de joueurs talentueux capables de se hisser dans le top 100 est forte, plus tu as de chance d’en voir émerger au plus haut niveau.»

En France, Patrick Mouratoglou, patron d’une académie, se heurte aux guerres de clocher entre le privé et le public. Alors, il voit dans cette stratégie de l’USTA un pas en avant évident: «Il y a une vingtaine d’années, la Fédération américaine était quasiment inexistante. C’étaient les académies qui faisaient tout le boulot (ndlr: notamment celle de Nick Bollettieri). Aujourd’hui, la force des Etats-Unis, c’est la bonne complémentarité entre les académies et la Fédération. Il y a une concurrence saine. Et preuve de ce bon état d’esprit, la Fédération a payé, à un moment donné, pour que tous les meilleurs jeunes de Floride puissent aller s’entraîner chez Chris Evert. On est à des années-lumière de ça dans nos pays.»

Et le coach de Serena de rappeler que les sœurs Williams sont certes un produit de leur géniteur, mais pas uniquement. «Le père de Serena et Venus s’est énormément appuyé sur les académies. Il s’occupait évidemment de ses filles mais il les a mises en permanence dans des structures où elles bénéficiaient d’un encadrement professionnel avec des coaches et des préparateurs physiques. Personne ne peut réussir seul. Ça n’existe pas. La force d’un pays est d’avoir différentes options. Les Etats-Unis ont trois voies pour atteindre le haut niveau. La Fédération, les académies et encore les universités. Il y a plein de joueurs qui en sortent. Il y a une bonne solution pour chacun. Si on ne propose qu’une seule et même voie pour tout le monde, on gâche le talent de ceux à qui cela ne convient pas.»

Avec des anciens

Depuis novembre 2015, l’USTA fait également appel à d’anciens joueurs, comme Ivan Lendl et Mardy Fish, sortes de conseillers de luxe pour champions en devenir à qui ils distillent leur précieuse expérience. «Lendl s’occupe d’un petit groupe de jeunes entre 15 et 17 ans. Il passe du temps avec eux et leurs entraîneurs. Il leur fait partager son vécu», confie encore Patrick McEnroe.

L’USTA organise aussi des groupes de travail pour mieux préparer les joueurs émergents aux contraintes du circuit professionnel, aux attentes des médias et du public, en un mot: à la pression. Accompagnement est le maître mot des responsables du développement du tennis américain. Pour tendre non plus vers l’opulence mais au moins aboutir à la présence d’un joueur du pays dans le top 10. La moindre des choses pour la Fédération la plus riche du monde.

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