La relève suisse travaille son revers et rêve de succès

Tennis Comment émerger après Federer et Wawrinka?

Yves Allegro aide les meilleurs jeunes à se préparer à ce défi

Fluide, déjà puissant, il est lâché comme une évidence. «Le revers à une main, je m’y suis mis il y a trois ans, ça m’est venu assez naturellement», reconnaît Aaron Schmid. En allant remplir sa gourde, l’adolescent d’Yverdon, pas encore 15 ans, évoque ce geste magnifié par Roger Federer et Stanislas Wawrinka. «Je regarde beaucoup de vidéos, leurs déplacements de jambes, l’impact, les appuis. J’essaie de me situer par rapport à ça.» Dans son dos, le duo «Fedrinka» est là, ivre de joie, embrassant l’or olympique remporté à Pékin. Deux géants affichés en grand. L’exemple majuscule.

«Bien sûr, Roger et Stan nous inspirent, nous avons commencé le tennis parce qu’on les a vus jouer à la télé», affirment en chœur Jean-Marc Malkowski et Leandro Riedi, qui attendent Aaron de l’autre côté du filet. Il est un peu plus de 15 heures ce mercredi au centre de Swiss Tennis à Bienne; le Vaudois et le Zurichois, tous deux 13 ans, terminent leur entraînement en échauffant leur aîné, avant d’aller «faire du physique». Une heure durant, leur voisine de court ne fut autre que Timea Bacsinszky, 23e joueuse mondiale. «On est chanceux. Marco Chiudinelli est souvent là. Ce matin, Gilles Simon s’est entraîné ici, cet après-midi Timea. C’est très motivant!»

Les trois jeunes font partie de la septantaine de cadres nationaux de 11 à 23 ans (dont une quarantaine a moins de 14 ans) encadrés par Swiss Tennis. A Bienne, les espoirs côtoient l’élite qu’ils rêvent d’incarner un jour, sur les traces de Federer et de Wawrinka. Des diamants qui ne seront pas éternels et qui attendent encore de voir poindre la relève. D’où la crainte d’une évaporation du tennis masculin suisse lorsque le Bâlois et le Vaudois prendront leur retraite. «Après eux, le gouffre sera grand, car le «problème» est qu’on a gagné 18 titres du Grand Chelem en 10 ans! Et peut-être ne gagnerons-nous plus jamais un Grand Chelem en Suisse, peut-être…», remarque Yves Allegro, chef de la relève U14. «Mais on l’a vu cette année en Coupe Davis: alors que tout le monde disait «Ils vont se faire bouffer», les gens ont découvert Henri Laaksonen (ATP 286). Personne ne le connaissait, car c’est la réalité du tennis: quand tu es 200e mondial, tu es inconnu. Mais ces gars-là savent jouer au tennis. Alors, malgré le gouffre, il y a quand même des mecs, quoi! Le problème, c’est que les attentes sont démesurées.»

La situation helvétique fait écho à celle vécue en Allemagne après l’ère Boris Becker – Michael Stich. «Derrière, les Tommy Haas, Nicolas Kiefer, Rainer Schüttler, tous classés dans le top 5, sont passés inaperçus, déplore Yves Allegro. Parce qu’ils n’ont pas gagné de Grand Chelem. Pareil en Suisse: Stan n’a pas été vraiment pris au sérieux avant qu’il ne gagne un Grand Chelem. Pourtant, il était champion olympique en double, membre du top 10, le mec était déjà extraordinaire! Mais il y a Federer…» Un phénomène qui a fait de l’exceptionnel une norme à laquelle nul autre ne peut répondre.

«En Suisse, nous vivons de sportifs d’exception. Pas de la masse, car on ne l’a pas. Le sport est important, mais le sport bien-être plutôt que le sport d’élite.» Yves Allegro et les autres formateurs de Swiss Tennis ont ainsi constaté une baisse du niveau des jeunes joueurs lors des récentes phases de sélection pour les cadres nationaux (U14). Cette semaine, en marge du Geneva Open, Swiss Tennis a présenté son programme amélioré Kids Tennis, qui vise à élargir la base pour avoir ensuite plus d’enfants à former à Bienne. «Sur trois ou quatre années de naissance, il en faut une dizaine de bons à 14-15 ans pour espérer en avoir un ou deux qui joueront peut-être une fois en Coupe Davis, explique Yves Allegro. Donc le but est d’avoir une base plus solide.» Alessandro Greco, directeur du sport d’élite de Swiss Tennis: «Nous sommes gâtés avec la situation actuelle, on aimerait que ça continue comme ça. Il nous faut conserver deux top 100 chez les femmes et chez les hommes.»

Intégrer le top 100, c’est bien le but annoncé par Aaron, Jean-Marc et Leandro. «On sait que le chemin sera long. Mais si on continue à bosser sérieusement, qu’on essaie de s’améliorer au quotidien, alors on a une chance. Rien n’est impossible.» «De toute façon, il y aura quelqu’un après Roger et Stan. Parmi les mecs un peu plus âgés que moi, on voit des joueurs vraiment prometteurs. Et moi je fais tout pour le devenir», dit Aaron. En fin de scolarité obligatoire, il entend passer pro à 100% la saison prochaine. «Ce sera dur, mais moi je me vois arriver. Je suis optimiste.»

Plusieurs exemples de talents – Roman Valent qui a remporté Wimbledon juniors en 2001, ou Robin Roshardt, vainqueur de l’Orange Bowl en 2005 – à qui le top 100 semblait promis, n’ont jamais effleuré ces hauteurs. Preuve qu’aucune garantie n’existe dans le tennis. «Comparable au ski, discipline chère qui exige un grand soutien de l’entourage, ce sport dépend de tellement de facteurs (technique, physique, mental) qu’il est impossible de prédire l’avenir d’un jeune, aussi prometteur soit-il.» Yves Allegro ajoute: «Avant, tu finissais les juniors à 18 ans et à 20 ans tu étais dans les 100. Maintenant, tu rentres dans le top 100 à 23, 24 ans. Donc, de 18 à 23, ce sont des années d’investissement. Il faut les finances et la patience. Et être capable de saisir sa chance lorsqu’elle se présente.»

La chance, pour la génération de joueurs dont le pays attend qu’ils pallient les futures retraites de Roger Federer et Stanislas Wawrinka, vient du camp féminin. «Le focus va être un peu plus sur Timea et Belinda [Bencic]. Comme ce fut le cas après la période Rosset – Hlasek, avec l’arrivée de Martina Hingis et Patty Schnyder. Maintenant c’est Roger et Stan et ensuite ce sera au tour des filles de prendre le relais. Cela va laisser le temps aux garçons d’éclore.»

Yves Allegro le sait bien, «ces jeunes seront toujours comparés à Roger et Stan. Un mec comme Chiudinelli, qui a été 50e mondial – ce qui est exceptionnel – le public ne sait même pas qu’il l’a fait… ça peut être une forme de pression pour eux. Mais c’est surtout une énorme motivation». Que la victoire en Coupe Davis a encore renforcée. «J’ai senti un nouvel élan. C’est la victoire de la Suisse et, quelque part, les jeunes ont un peu l’impression d’avoir aussi gagné quelque chose. Intégrer cette équipe est un objectif clair pour eux.» Nul besoin de leur donner l’envie d’avoir envie.

«La victoire en Coupe Davis, c’est quelque part un peu «leur victoire». Ils veulent tous intégrer l’équipe»