Il n'avait plus rien gagné depuis 1997 et son titre de champion du monde de descente. En s'imposant avec brio lors de la deuxième descente du Lauberhorn, samedi, Bruno Kernen a refermé une parenthèse de doutes et de remises en question. «C'est le moment le plus intense de ma carrière, jubilait le trentenaire quelques minutes après son sacre. La dernière fois que j'ai vécu une émotion pareille, c'était à Salt Lake City. Mais c'était alors un sentiment bien différent.» Dans l'Utah, le Bernois n'était pas parvenu à se qualifier pour la descente olympique. Un crève-cœur de plus pour un champion doué, mais incapable de trouver la sérénité nécessaire pour s'affirmer au plus haut niveau.

Lorsqu'il débarque dans le Cirque blanc, en 1992, Bruno Kernen est d'emblée mis sous pression. Avec son toucher de neige exceptionnel et sa technique irréprochable, il est désigné, à 20 ans, successeur de Pirmin Zurbriggen. Une responsabilité écrasante pour un jeune homme sensible, qui gamberge dès qu'il est confronté à l'imprévu. Hormis son titre mondial surprise de Sestrières, jamais le petit prince du ski suisse ne confirmera les espoirs placés en lui. Blessé dans son orgueil, il s'accroche. Sans jamais envisager de tout plaquer. «Il y a deux raisons à cela, confie-t-il. Premièrement, je ne voulais pas arrêter sur des résultats aussi médiocres. Et puis j'ai toujours eu un immense plaisir à skier. J'adore ce métier.»

Alors que plus personne ne l'attend, Kernen retrouve le sourire dès le début de cette saison. En quelques mois, son entourage change de A à Z. Au printemps dernier, il signe un contrat avec Rossignol, marque sur laquelle il skiait lors de son titre mondial et ses deux victoires en Coupe du monde (toutes les deux remportées à Veysonnaz, en 1996). En parallèle, il commence à travailler avec un psychologue du sport, engage un nouveau préparateur physique et enregistre avec plaisir l'arrivée de Karl Frehsner à la tête de l'équipe de Suisse masculine. «Karl me laisse travailler dans la sérénité, ce qui n'était pas forcément le cas par le passé.»

L'embellie n'est pas immédiate sur le plan comptable. Mais Bruno le sent, la roue va tourner. Après des premiers résultats mitigés (26e à Lake Louise, 16e à Beaver Creek), le Bernois voit le bout du tunnel à Val-d'Isère (8e) et Bormio (7e). Avant d'exploser ce week-end, chez lui, à Wengen, où il décroche en deux jours une troisième place (vendredi) et une victoire. Le Kernen nouveau, «roi de l'Oberland», s'apprête-t-il à tout renverser sur son passage? Et, pourquoi pas, à remporter une deuxième médaille mondiale dans quinze jours, à Saint-Moritz? Dimanche, au terme du slalom remporté par l'Italien Giorgio Rocca devant le Japonais Akira Sasaki, il calme le jeu: «J'ai déjà traversé des périodes où tout fonctionnait pendant deux jours. Je dois maintenant confirmer, gagner en régularité. Mais quoi qu'il arrive, ce week-end restera dans ma mémoire: deux podiums, du soleil, un public extraordinaire…»

Pour l'équipe de Suisse aussi, le week-end est à marquer d'une pierre blanche. Cela faisait en effet cinq ans – et la victoire de Didier Cuche dans la descente sprint de Kitzbühel – qu'aucun Helvète ne s'était imposé dans la discipline reine du ski alpin. Si le Neuchâtelois a manqué sa course, tout comme son pote Didier Défago, un deuxième coureur à la combinaison bleue a su tirer son épingle du jeu. Quatrième à 82 centièmes de Kernen, Ambrosi Hoffmann était le premier surpris par sa performance. «Avant la course, j'étais persuadé que cette piste n'était pas faite pour moi, relevait le Grison de 25 ans. Je ne suis pas mécontent de m'être trompé.»

Autre fait marquant, le retour au premier plan d'Hermann Maier. Hors du coup la veille, l'Autrichien a décroché un septième rang inespéré. S'il devait continuer sa fulgurante progression à Kitzbühel la semaine prochaine, «Herminator» pourrait répondre aux critères de sélection pour les Mondiaux. Et postuler ainsi à l'une des quatre places en descente. Anton Giger, responsable des équipes d'Autriche, en a déjà des cheveux gris.