«Ah, il y a de nouveau une rubrique sport au Temps?» Cinq ans après, c’est une question que nous entendons parfois, de moins en moins, mais cela arrive encore. Notre journal, né en mars 1998 de la fusion de deux titres qui, chacun, possédaient une rubrique sport de qualité, n’a pourtant cessé de traiter ce domaine que durant deux ans de son existence, de début janvier 2013 à fin janvier 2015. Mais cette décision a fortement marqué nos lecteurs.

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Elle était justifiée par des raisons économiques. Les mêmes que d’autres rédactions ont depuis invoquées pour réduire la place du sport en nombre de journalistes (Le Figaro) ou en visibilité dans l’édition papier (Le Monde). Il y a derrière cette facilité à considérer le sport comme une matière peu digne d’intérêt, un réflexe très ancré dans la presse francophone, que l’on explique à la fois pour des raisons philosophiques (séparation «française» du corps et de l’esprit, pensé comme supérieur) et historiques (tradition militaire du sport, qui encourage l’exercice physique mais se méfie du jeu).

Rien de tout cela dans la tradition anglo-saxonne: les grands journaux anglais, allemands, américains publient quotidiennement des dizaines de pages sportives, y compris de simples comptes rendus de matchs. Aux derniers Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang en 2018, le New York Times avait 32 accrédités, le Wall Street Journal 9.

Mais revenons au Temps et à la période 2013-2014. En l’absence de pages dédiées, le calcul était le suivant: «Nous parlerons de sport dans les autres rubriques.» Bien que bon nombre de journalistes étaient des amateurs de sport, et parfois des pratiquants avertis, cela ne s’est jamais produit, parce que le raisonnement était faux: c’est le sport qui permet de parler de la société, de la culture, de l’économie, de la politique. Pas l’inverse.

Un, puis deux, puis trois

C’est sur ce projet de dire l’époque à travers le fait sportif que la rubrique sport a été relancée en février 2015 par l’actuelle rédaction en chef. Les débuts furent modestes: un seul journaliste et un bout de page de temps à autre en Culture & Société. Mais très vite, il y a eu de plus en plus d’idées d’articles, de sujets à traiter, de place pour les publier. Avec l’arrivée d’un deuxième journaliste, Lionel Pittet, en octobre 2015, la rubrique pouvait véritablement se prétendre telle. Elle s’est enrichie au printemps 2019 de l’apport de Caroline Christinaz, spécialisée dans les sujets «montagne» et «hors stade». Avant la crise publicitaire engendrée par le confinement, la rubrique produisait sept pages par semaine (une par édition, deux le samedi) avec du contenu à 90% original.

Repartir d’une page blanche fut une chance parce que cela a libéré la rubrique d’obligations réelles ou supposées. Il n’y a pas de sport interdit, ni de thèmes incontournables (à l’exception peut-être de Federer en Grand Chelem et des matchs de l’équipe nationale de football); seuls comptent les sujets, leur originalité, leur pertinence. On n’écrit pas sur le sujet du jour mais sur celui sur lequel on a quelque chose à dire. Le pas de côté ne sert qu’à observer avec plus d’acuité le cœur du sport. La rubrique compense sa faiblesse structurelle par une collaboration (vécue comme un échange mutuel) avec un réseau de jeunes pigistes talentueux et le Centre interdisciplinaire de recherche sur le sport de l’Université de Lausanne.

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Assez classique sur la forme (souci de l’écriture plus que de l’image), la rubrique sport peut servir de laboratoire pour d’autres confrontées au même problème de positionnement. Que faire quand on ne peut pas tout faire? La réponse est toute simple: ce qui nous intéresse, ce qui nous apprend quelque chose. Il y a de très fortes chances que cela intéresse également le lecteur et lui apprenne quelque chose.