«Je n'ai aucune adhérence!» Pendant la première moitié de la saison, c'était quasiment le seul commentaire qu'était capable de formuler Fernando Alonso au sujet de sa Renault R28. L'ambiance entre le pilote et l'écurie française se dégradait semaine après semaine, et on l'annonçait déjà partant chez BMW Sauber ou Honda en 2009.

Au sein de l'équipe Renault, les critiques sévères du double champion du monde ont fait mal. «Nous savions que Fernando est le meilleur des pilotes, explique le directeur de la communication de l'écurie, Jean-François Caubet. Le voir ainsi en milieu de peloton nous faisait réellement souffrir.»

Réalisant petit à petit que son écurie ne parviendrait pas à remonter la pente sans y mettre les moyens, Flavio Briatore a décidé de demander une extension de budget à Carlos Ghosn. A la mi-saison, ce dernier a accepté une rallonge exceptionnelle, s'affirmant «prêt à dépenser ce qu'il faudrait pour retrouver le chemin de la victoire».

Galvanisée par ce soutien inattendu, l'écurie s'est remise à travailler. Alonso lui-même, après une période de découragement, s'est repris en main: «Fernando a réalisé qu'il était là pour aider Renault à gagner. Que c'était son objectif de la saison, confie un proche de l'Espagnol. Il a alors participé à plusieurs séances d'essais pour déterminer les pistes permettant, à son avis, d'améliorer la voiture au plus vite, en laissant tomber les recherches trop longues ou trop stériles. La direction technique a décidé de lui faire confiance et de se fier à ses intuitions...»

Les axes de travail définis, la «machine» Renault F1 s'est relancée à plein régime, tant au niveau des 500 employés basés à Enstone, où sont produits les châssis, que celui de la centaine de salariés développant les moteurs à Viry-Châtillon, en banlieue parisienne. Témoin de la tension palpable dans les ateliers, l'un des ingénieurs de l'écurie, victime de la pression pesant sur ses épaules, a mis fin à ses jours en plein milieu de l'usine d'Enstone, au début du mois d'août.

Côté recherche, l'écurie a inauguré cet été une toute nouvelle soufflerie dans les sous-sols de l'usine. Adossée à l'un des cent ordinateurs les plus puissants de la planète, cette installation permet de modéliser encore plus finement la monoplace pour en optimiser l'aérodynamique.

Mais surtout, c'est au cours des mois de juillet et août, au fil des séances d'essais privés, que l'écurie a enfin compris comment exploiter ses pneus Bridgestone. Le retrait de la compétition de Michelin avait contraint l'écurie française, début 2007, à passer aux pneus japonais, à l'architecture très différente. Pendant plus d'un an, les châssis Renault ne parvenaient pas à exploiter les pneus japonais, et les voitures manquaient cruellement d'adhérence - d'où les plaintes de Fernando Alonso.

La Renault R28 a commencé à progresser semaine après semaine: «Dès le mois d'août, nous avons sans cesse apporté des modifications à la voiture», explique Denis Chevrier, directeur d'exploitation du moteur chez Renault F1.

«Ce sont de petites optimisations, des détails de suspension, des ailerons retravaillés, des chevaux gagnés en exploitant les recoins extrêmes du règlement. Il n'y a pas eu de grande découverte sur la R28, mais une accumulation de détails qui nous a permis de gagner un peu en «grip», ce qui a permis de moins charger l'aérodynamique, du coup d'avoir une meilleure vitesse de pointe, donc de mieux chauffer les pneus. Le cercle vertueux était lancé...»

A Budapest, circuit atypique car tortueux, puis à Spa en raison de la pluie torrentielle, et enfin à Monza, tracé où les appuis aérodynamiques sont très faibles en raison des longues lignes droites, ces progrès ne se sont pas manifestés.

«Après Monza, nous avons participé à une dernière semaine d'essais à Jerez, en Espagne, où nous avons validé une série d'ultimes modifications, poursuit Denis Chevrier. Alors que certaines autres équipes avaient arrêté de travailler sur leur voiture 2008 en juillet, nous sommes restés à fond sur la R28 jusqu'à ce moment-là, fin septembre, avant de commencer à travailler sur la R29.»

Une stratégie gagnante: après sa victoire de Singapour, chanceuse, Fernando Alonso s'est une nouvelle fois imposé hier au Mont-Fuji.

Après avoir fait preuve de réussite en évitant la bousculade du premier virage, il a réussi à tenir tête à tous ses adversaires jusqu'au drapeau à damier, signe de la compétitivité retrouvée de sa Renault. Au passage, l'Espagnol a signé le troisième meilleur temps en course, derrière les Ferrari mais devant les McLaren, un signe nettement plus révélateur encore que la victoire.

Contrairement à l'équipe BMW Sauber, qui se consacre depuis longtemps à la saison prochaine, Renault est restée concentrée sur 2008 un peu par nécessité: de bons résultats étaient indispensables pour conserver les services de Fernando Alonso, qui hésitait à quitter l'équipe française. Ce qui lui aurait porté un coup très rude.

Désormais, avec deux victoires consécutives en poche, le double champion espagnol devrait rester au moins un an de plus chez Renault.

L'écurie française dispose désormais de gros moyens, aussi bien financiers que techniques, et elle a retrouvé tout son mordant: Fernando Alonso se verrait bien jouer le titre mondial avec elle. Quelle belle revanche sur l'écurie McLaren, quittée l'an dernier en claquant la porte!