Pour l'autrice Virginie Troussier, la littérature a un pouvoir. «Elle ne répare pas, ne ramène rien à la vie, mais elle rend vivant». Il y a soixante ans, le destin de sept fougueux alpinistes allait être à jamais bouleversé. Partis la fleur au fusil, dans l’espoir d’ouvrir une voie sur le versant italien du Mont-Blanc, ils ne seront que trois à parvenir à s’extirper en vie de la tempête qui a assiégé le ciel européen et s’est déchaînée au-dessus des Alpes pendant une semaine au mois de juillet 1961.

Parmi eux, le fameux Walter Bonatti et le renommé Pierre Mazeaud écriront chacun le récit de cette expérience traumatisante. La presse aussi noircira des pages à ce sujet. Cette aventure, on la connaît depuis sous l’appellation du «drame du Frêney», du nom du pilier de granite qui s’élève comme une flamme sur la face sud du point culminant d’Europe. Souvenir tragique de l’histoire de l’alpinisme, il est aujourd’hui rappelé au présent par l’ouvrage de Virginie Troussier Au milieu de l’été, un invincible hiver.

Imaginaire palpable

L’autrice nous offre une plongée intime parmi ces sept alpinistes réunis par la passion de la montagne. A travers ses lignes, elle livre une expérience étourdissante au lecteur, qui est emporté à l’aube des années 1960, à des altitudes où seuls la roche, la neige et le ciel forment un décor à l’assouvissement des rêves. Lire ce texte, c’est sentir ce que ces hommes ont senti, c’est respirer le même air qu’eux, partager leur collation. C’est rire, chanter et fumer ces mêmes vieilles cigarettes qui laissent un goût âcre à l’arrière du palais. Mais c’est aussi avoir froid et peur. Etre désespéré et voir la mort rôder autour de soi.

Virginie Troussier a choisi ses mots à la manière d’un grimpeur qui choisit son matériel. Ils éveillent des images et des sensations et parviennent à faire de l’imaginaire un élément palpable. La sensibilité de son travail nous offre une place entre les corps encore chauds des alpinistes lors des premières longueurs. On devient leurs compagnons de cordée, leurs amis. Son livre paru, Virginie Troussier confie avoir du mal à les quitter. Elle s’est attachée à eux, à leur jeunesse et à leur fougue. En refermant l’ouvrage, on ne le cache pas: nous aussi.

Le travail d’enquête qu’elle a conduit l’a menée à rencontrer le seul qui ait survécu au temps qui passe. Pierre Mazeaud, aujourd’hui âgé de 91 ans, l’a cependant d’abord reçue chez lui en relevant: «Vous n’étiez pas avec nous, je ne vois pas pourquoi vous écrivez un livre.» S’est ensuivie une conversation empreinte de silences et de regards plus chargés en histoire que ne pourraient l’être les mots. «J’ai ressenti beaucoup d’émotions qui ont été utiles à mon récit, se souvient l’écrivaine. L’histoire l’habite encore et l’a accompagné toute sa vie. Il porte beaucoup d’amour, de compassion et de respect pour ses compagnons.»

Le projet d’une première

Avant d’être un drame, la tragédie du Frêney est une histoire d’amitié. Deux cordées, l’une italienne, l’autre française se retrouvent par hasard le soir du dimanche 9 juillet 1961 au bivouac de la Fourche au-dessus du glacier de la Brenva. Les premiers sont montés de Courmayeur, les seconds de Chamonix. Ils ont tous le même projet en tête: gravir le pilier central du Frêney, un monolithe de 700 m pointant le ciel comme une cathédrale.

C’est la dernière ligne vierge qui reste à parcourir dans le massif. On la considère comme le «dernier problème des Alpes» et elle excite l’élite de l’alpinisme européen. «Les lignes, les fissures, tout ce qui s’y dessine forment encore une énigme», écrit Virginie Troussier. En 1959, Walter Bonatti accompagné de son compagnon fidèle Andrea Oggioni avait lancé une tentative. Aux côtés de René Desmaison, Pierre Mazeaud aussi l’avait abordée. Tous avaient dû renoncer mais tous gardaient secrètement ce projet en tête.

Cette année 1961, l’été et le beau temps avaient ravivé les espoirs des deux côtés de la frontière. Bonatti est accompagné de son client, Roberto Gallieni et d’Andrea Oggioni à nouveau. Mazeaud, lui, partage sa cordée avec trois amis. A la lueur des frontales au bivouac, les deux cordées décident d’unir leurs forces pour trouver la voie qui les mènera par le pilier au sommet du Mont-Blanc.

Ce sont des hommes heureux et joyeux. Le livre dévoile une image qui témoigne de leur allégresse. C’est celle de la cordée française. Au-dessus de Pierre Mazeaud rougi par le soleil, les visages de Robert Guillaume, Antoine Vieille et Pierre Kohlmann s’affichent hilares. Ils ont entre 22 et 32 ans et respirent l’aventure. Leurs corps sont façonnés par la montagne. On les sait respectés par leurs pairs alpinistes.

Virginie Troussier a passé deux ans avec cette image au-dessus de son bureau. «J’ai aussi celles du Frêney autour de moi», précise-t-elle au téléphone. A plusieurs reprises, elle est allée respirer l’atmosphère des lieux, sans toutefois gravir le pilier. «Je n’ai pas le niveau», sourit-elle.

La face obscure

La face sud du Mont-Blanc n’est pas blanche comme celle qui surplombe l’Arc lémanique. Au-dessus de Courmayeur, parmi les glaciers, la roche domine. Les cols sont haut perchés et vertigineux. Gravir le Mont-Blanc par ce versant, c’est faire de l’escalade, planter des pitons, parcourir des fissures et bivouaquer sur des vires étroites.

La première nuit passée par la cordée franco-italienne offre un ciel étoilé aux alpinistes. Suspendus au-dessus du vide, ils bavardent et fument. Ils ne savent pas encore que l’enfer les attend vingt-quatre heures plus tard.

Mardi 11 juillet 1961, au milieu de l’après-midi, la foudre frappe les grimpeurs alors qu’ils entament les premières longueurs sur la Chandelle, le ressaut final à 80 mètres du sommet, «dernier obstacle sérieux qui les sépare du sommet du Mont-Blanc». Ils lâchent tout objet métallique, mais oublient que Pierre Kohlmann porte un sonotone dans son oreille droite. Aux yeux du ciel, c’est un paratonnerre. L’homme est traversé par l’éclair. Il perd l’ouïe.

Les sept hommes resteront perchés durant trois nuits à attendre l’accalmie. Le sommet est si proche. La descente si dangereuse. Mais ils n’ont plus le choix. Même Bonatti est abasourdi: jamais une tempête n’avait duré aussi longtemps en été. Leur retraite est une débandade. Fatigués, à bout de forces ils enchaînent plus de 50 rappels pour atteindre le sol crevassé. Antoine Vieille est le premier à mourir. Assis dans la neige. Son corps a lâché. Guillaume, Oggioni puis Kohlmann le suivront.

Après cinq jours et cinq nuits de lutte contre la montagne, les rescapés seront sauvés de justesse. Toute leur vie, en revanche, ils porteront ce poids coupable d’être revenus vivants d’une tragédie. Présente dans le bouquin, la polémique qui a suivi le sauvetage demeure dans l’ombre du récit. Les protagonistes de cette ascension malheureuse laissent ainsi une image vivante et romantique à la mémoire du lecteur. «C’est étrange comme le fait d’être absent nous rend parfois plus présent, relève l’autrice. Nous vivons avec nos disparus et cette relation est l’une des choses les plus profondes qu’il nous soit donné de vivre.»

Inspiré d’Albert Camus qui écrivait «Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été», le titre que Virginie Troussier a choisi rend attentif à la dimension plus profonde qui demeure cachée derrière les faits. «Les histoires ne sont jamais heureuses ou malheureuses, elles sont ce qu’on en fait», conclut-elle.

«Au milieu de l’été, un invincible hiver», Virginie Troussier, Editions Guérin/Paulsen