Interview

René Weiler: «Un entraîneur n’a plus le droit de perdre»

L’entraîneur zurichois est à la tête d’Anderlecht depuis l’été dernier. Sous sa conduite, le mythique club belge caracole en tête du championnat et accueille Manchester United ce jeudi en quarts de finale de l’Europa League

La Suisse exporte de plus en plus de footballeurs, mais ses entraîneurs en poste à l’étranger restent rares. Cela ne les empêche pas d’avoir du succès, comme le prouve Lucien Favre à l’OGC Nice, toujours sur les talons des grosses cylindrées que sont l’AS Monaco et le PSG en Ligue 1 française. Le technicien vaudois n’est pas seul dans son cas. En Belgique, Anderlecht a été chercher le Zurichois René Weiler en deuxième Bundesliga, à Nuremberg, pour tenter de reconquérir un titre national qui lui échappe depuis deux saisons. Un choix judicieux à ce stade: le club bruxellois caracole en tête du championnat et va s’offrir une de ces grandes soirées européennes qui ont fait sa légende en recevant, ce jeudi, Manchester United en quarts de finale de l’Europa League. René Weiler a accueilli Le Temps au centre d’entraînement d’Anderlecht à la veille du choc.

Le Temps: Comment vous sentez-vous à Bruxelles?

René Weiler: Je n’ai jamais eu de problème avec les villes où j’ai travaillé, car moi, je bosse au centre d’entraînement. J’ai besoin d’une équipe, d’un stade, d’un bureau et pas beaucoup plus. Alors, je ne peux pas dire que je connais très bien Bruxelles. Mais je me sens bien ici et ma famille aussi.

- Votre notoriété vous empêche-t-elle de sortir en ville?

- On me connaît, car mon visage est souvent à la télévision ou dans les journaux, mais cela reste néanmoins différent de Nuremberg. Nous étions en deuxième division, mais avec 32 500 spectateurs en moyenne par match, quelques fois 50 000, et, en Allemagne, le club est une véritable culture. Si je me promenais, tout le monde venait me demander quelque chose. A Bruxelles, on me glisse «bon courage pour le match!», mais avec une discrétion très agréable.

- Que représente ce match d’Europa League contre Manchester United?

- Pour le club, c’est un grand match, contre un adversaire de renommée. Cela rappelle le temps des grandes soirées européennes. Mais parallèlement, il faut aussi accepter que les temps ont changé. A l’époque, Anderlecht disposait d’un des trente ou quarante plus gros budgets d’Europe. Maintenant, tellement de nouveaux clubs ont beaucoup d’argent qu’on ne peut pas comparer. Pour moi, ce match a un côté spécial car l’adversaire est très connu et le stade sera plein. Mais je le prépare comme n’importe quelle rencontre car, finalement, rien ne change: la pression, on l’a toujours. Un entraîneur n’a plus le droit de perdre. Ou alors il doit pouvoir bien expliquer les raisons de la défaite.

- Anderlecht est toujours en course en Europa League et en tête du championnat. Votre première saison en Belgique se passe à merveille!

- Il faut considérer deux aspects. D’un côté, il faut observer la manière. Ce qu’était Anderlecht l’été dernier et ce que le club est devenu. Il y a eu beaucoup d’arrivées et beaucoup de départs. Des joueurs qui ont progressé individuellement. L’atmosphère a évolué dans le bon sens: à l’entraînement, je vois des séances de haut niveau et du plaisir. Tout cela fonctionne mieux qu’il y a neuf ou dix mois et je me dis donc que j’ai plutôt réussi. Mais d’un autre côté, il y a ce que tout le monde voit: les résultats. Si à la fin du championnat, si nous ne gagnons pas le titre, on dira que j’ai échoué. De ce second point de vue, il faut attendre la fin de la saison pour faire le bilan.

- Lorsque vous êtes arrivé à Anderlecht, vous étiez peu connu en Belgique. C’est une situation difficile pour un entraîneur?

- Je ne m’occupe pas de ça. Je fais mon boulot du mieux possible et c’est tout. La renommée offre-t-elle du crédit ou est-elle synonyme de davantage de pression? Je n’en sais rien. En deuxième Bundesliga, Karlsruhe a, en décembre, choisi Mirko Slomka, un entraîneur très connu en Allemagne. Sa célébrité ne l’a pas empêché d’être licencié dix matches plus tard… Et puis à côté, Hoffenheim fait d’excellents résultats avec Julian Nagelsmann, inconnu il y a peu de temps.

- A la fin de l’année dernière, vous avez été passablement critiqué par la presse belge. Comment l’avez-vous vécu?

- Ce n’est pas agréable, mais cela fait partie du boulot. Du mien comme du vôtre, celui de journaliste. Car, chaque jour, il faut de nouvelles histoires et, puisqu’il y a beaucoup de concurrence, il ne faut pas qu’elles soient ennuyantes. D’un côté, je comprends. D’un autre, je trouve parfois les critiques injustes. Tant qu’elles concernent la manière de jouer, les changements effectués ou la façon de communiquer, pas de problème. Mais les attaques personnelles, ce n’est pas correct. Ceci dit, les choses que je ne peux pas changer, je dois les accepter.

- Aujourd’hui, vous sentez-vous mieux compris, plus accepté?

- C’est plus simple quand les résultats sont là. Mais je crois que beaucoup de journalistes ont quand même été convaincus de la qualité du boulot effectué – pas seulement par moi, mais par toute l’équipe. Vous savez, c’est très facile de critiquer un entraîneur et de juger ses choix a posteriori. Mais lui, il doit prendre des décisions en amont, sur le moment, et j’ai le sentiment qu’on ne prend pas assez en considération le fait qu’aujourd’hui, il y a de plus en plus de clubs de très haut niveau. On analyse rarement un match en disant qu’il y avait deux bonnes équipes, mais que malheureusement une seule pouvait remporter la victoire. L’équipe qui perd, on la casse. Et pour gagner, il ne suffit pas de taper du poing sur la table en disant aux joueurs qu’il faut y aller, parce que dans le vestiaire d’en face, l’autre coach fait exactement la même chose.

- Quel est le style de l’entraîneur René Weiler?

- J’aime marquer des buts. Gamin, je n’ai pas choisi d’être défenseur. Moi, mon idéal, c’est un jeu offensif qui implique beaucoup de joueurs et qui requiert du courage, même si une équipe a aussi besoin d’équilibre. J’entraîne beaucoup la créativité, car si je peux donner des idées, je dois surtout éduquer les joueurs pour qu’ils en trouvent par eux-mêmes. Beaucoup de joueurs que j’ai entraînés disent aussi qu’avec moi, le football est très physique. En fait, j’essaie de ne rien laisser de côté.

- On dit aussi que la discipline est très importante à vos yeux.

- Pas autant qu’on l’entend parfois. Je ne suis pas dur, ou strict, mais dans un groupe, il faut des règles. Chacun a ses idées individuelles et, avec celles-ci, il faut savoir créer une vérité collective, un but commun. Mais croyez-moi, les joueurs ont beaucoup de liberté, comme mes deux fils dans la vie. J’essaie de ne pas donner de solutions, j’indique des pistes pour en trouver.

- Dans une interview, vous avez déclaré qu’un entraîneur devait adapter son système aux joueurs à sa disposition. Vous n’avez pas de philosophie de jeu propre?

- Si vous adorez aller à la mer en couple mais que votre nouvelle compagne déteste nager, vous n’allez pas la forcer, vous allez faire quelque chose que vous appréciez tous les deux. C’est pareil. Bien sûr que j’ai ma vision du football, mais je dois regarder quels joueurs j’ai et quel plan je peux définir pour gagner des points. Copier, c’est impossible. Quand, il y a quelques années, le Barça était la meilleure équipe du monde grâce à son style extraordinaire, il ne suffisait pas de l’imiter pour faire des résultats.

- Votre contrat à Anderlecht vient d’être prolongé jusqu’en 2019. Que rêvez-vous d’y accomplir?

- Je veux aider le club à former des joueurs qui feront de belles carrières. J’aimerais gagner le titre. Mais d’autres clubs ont ce même objectif. En Suisse, il n’y a guère que Bâle. Young Boys peine à s’affirmer en réel concurrent. Ici, quatre ou cinq équipes peuvent gagner le championnat.

- A 43 ans, vous êtes encore un jeune entraîneur. Quelles sont vos perspectives?

- Je ne réfléchis jamais à cela. Je fais mon boulot du mieux possible et si des portes s’ouvrent, je jette un œil. Mais je ne me suis jamais dit que je voulais faire une grande carrière d’entraîneur, ni même ma vie entière dans le football. Il s’agit aussi d’être bien dans sa tête, de se sentir à sa place. Si cela continue ainsi, on verra bien ce qu’il se passera.

- Qui sont les entraîneurs qui vous inspirent?

- Je suis très attentif. J’observe le comportement des autres coaches, je vois comment ils agissent en match, comment ils parlent… J’ai des influences, mais pas une idole que je place en dessus de tout. Je peux tout de même citer Lucien Favre, que je connais assez bien et dont j’aime la manière de travailler autant que la personnalité, depuis toujours. Après, certains entraîneurs ont peut-être toutes les qualités, mais pas assez de moyens. Il est important de relativiser: mettez n’importe quel entraîneur au Bayern Munich, je ne pense pas qu’il terminera cinquième de Bundesliga, et mettez Guardiola au FC Le Mont, je ne pense pas qu’il montera en Super League.


René Weiler en dates

1973: Naissance à Winterthour

1990: Débute sa carrière professionnelle à Winterthour; il jouera aussi à Aarau, Servette et Zurich

2001: Commence à entraîner des équipes de jeunes

2009: Premier poste d’entraîneur principal dans une équipe pro à Schaffhouse

2014: Prends les rênes de Nuremberg en deuxième division allemande

2016: Arrive à Anderlecht, en première division belge

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