Athlète hors normes, Caster Semenya alimente la controverse depuis des années, à son corps défendant. Voici nos principaux articles la concernant:

Son cas divise même la communauté scientifique, tels nos partenaires de l'Institut des sciences du sport de l'Université de Lausanne (Issul):

Cette semaine, Caster Semenya a explosé le record d’abdos de Cristiano Ronaldo, réalisant 176 contractions en 45 secondes, 34 de plus que la star portugaise qui a lancé ce challenge sur les réseaux sociaux pour occuper le confinement. Bien qu’elle ait annoncé en septembre 2019 avoir rejoint le club sud-africain JVW FC, la double championne olympique du 800 m (2012 et 2016) n’a pas l’intention de devenir footballeuse.

Caster Semenya (29 ans) se voit toujours comme une athlète. Mais sur quelle distance? Depuis que la fédération internationale d’athlétisme (World Athletics) a décidé de ne plus accepter les sportives hyperandrogènes (c’est-à-dire qui fabriquent naturellement un taux de testostérone très supérieur à la valeur moyenne pour une femme), la Sud-Africaine n’a plus le droit de s’aligner dans des compétitions officielles sur les distances comprises entre le 400 m et le 1500 m, où son particularisme génétique lui procurerait un trop grand avantage sur ses concurrentes. C’est aussi le cas pour la Burundaise Francine Niyonsaba et la Kényane Margaret Wambui, qui l’entouraient sur le podium olympique du 800 m aux Jeux olympiques de Rio en 2016.

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Refusant de prendre des médicaments pour baisser artificiellement son taux de testostérone à la limite autorisée de 5 nmol/l, Semenya a d’abord pensé «monter» sur les courses de fond. Le 3000 m n’étant plus aux programmes des Mondiaux ni des Jeux depuis 1996, le 3000 m steeple réclamant l’apprentissage d’une technique très particulière de franchissement des obstacles, elle pouvait ambitionner de participer sur 5000 m. Las, son record personnel (16’06”97 en avril 2019) la situe à 56 secondes des minima olympiques.

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Aucune championne olympique du 800 m n’a jamais brillé sur 200 m

«Supernatural», ainsi qu’elle se surnomme désormais, a donc annoncé le 13 mars dernier sa volonté de s’aligner sur le 200 m afin de «prolonger mon rêve de concourir au plus haut niveau». Sur son compte Instagram, la championne reconnaît l’ampleur de la tâche: «Cette décision n’a pas été facile, mais je me réjouis du challenge et je vais faire tout ce que je peux pour me qualifier pour Tokyo.» Elle parlait alors des Jeux de Tokyo en 2020; dix jours plus tard, ils étaient repoussés d’une année (du 24 juillet au 8 août 2021). Ce qui lui laisse un an de plus pour s’entraîner et transforme paradoxalement son sprint en épreuve de longue haleine.

Joignant le geste à la parole, Caster Semenya a couru deux fois sur 200 m le 13 mars lors des Athletics Gauteng North Championships à Pretoria: 23”83 en demi-finale puis 23”49 en finale (sans mesure du vent). «Sans beaucoup d’entraînement, c’est un très bon point de départ! Faire 23”49, il n’y a pas cinq sprinteuses en Suisse qui en sont capables», estime la Suissesse Sarah Atcho, dont le record personnel (22”80) est précisément la limite olympique que doit atteindre son amie Caster. «On se connaît depuis des stages en Afrique du Sud au même endroit. On s’apprécie et on avait même fait le pari de se défier sur 200 m, parce que j’ai toujours trouvé qu’elle allait vite, confie Sarah Atcho. Je pense qu’elle peut réussir sur 200 m et je le lui souhaite.»

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Historiquement, ce serait une première. Aucune grande coureuse de 800 m n’a brillé sur 200 m. Pour ne prendre que les médaillées olympiques depuis 1960 (année de l’introduction de l’épreuve au programme), on observe environ deux tiers de spécialistes 800 m-1500 m et un tiers de coureuses de 400 m-800 m. Cinq championnes olympiques du 800 m ont été médaillées sur 1500 m (dont trois doublés pour Kelly Holmes, Svetlana Masterkova et Tatyana Kazankina). Quelques athlètes ont obtenu des médailles sur 800 m et 400 m mais uniquement en relais 4 x 400 m. Seule la Britannique Ann Packer en 1964, un cas très particulier, venait du sprint et disposait de références internationales sur 200 m.

Trop musclée pour les courses de fond

L’étude du palmarès montre autre chose: le profil très atypique de Semenya (1 m 78, 73 kg), qui n’a d’équivalent qu’en 1968 avec Madeline Manning (1 m 75, 75 kg). Les autres championnes olympiques du 800 m pèsent en moyenne 16 kilos de moins. «Je pense que le profil de Caster Semenya avec une masse musculaire importante se prête mieux au 200 m qu’au 3000 m. Son record personnel sur 400 m (49”62) est bien meilleur que son record personnel sur 2000 m (5’38”19)», souligne le physiologiste Grégoire Millet.

Le chercheur de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne voit un autre avantage pour la Sud-Africaine à descendre sur le demi-tour de piste. «La performance sur 3000 m est fortement tributaire de la puissance aérobie (VO2max), ce qui est moins le cas sur 800 m qui est dépendant de la capacité anaérobie et de la réserve de vitesse anaérobie (la différence entre les vitesses en sprint et la vitesse à VO2max). Sur 200 m, on observe une forte baisse de vitesse sur la fin de la course, ce qui est également le cas sur le 800 m où il y a une décélération continue. Or Caster a probablement une très grande réserve de vitesse anaérobie et une forte capacité lactique.»

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«Elle n’a pas assez de vitesse»

Sur 200 m, sa force et sa capacité à souffrir lui permettraient donc de mieux finir que ses concurrentes. Mais «son niveau de vitesse est insuffisant pour prétendre rivaliser avec les meilleures», objecte Laurent Meuwly, l’entraîneur du groupe de vitesse des Pays-Bas, et notamment de Dafne Schippers, la double championne du monde du 200 m. «A mon avis, Caster peut réaliser les minima et se qualifier pour les demi-finales. Elle n’a pas de chance d’accéder à la finale et encore moins de prétendre se battre pour les médailles.» D’autant que dans son couloir, elle ne pourra plus profiter des aspects tactiques d’une course en peloton telle que le 800 m.

«Mais même sur 800 m, elle n’a jamais gagné au finish. Elle n’a jamais su accélérer», lance l’organisateur du meeting de Lausanne (et ancien spécialiste du 800 m) Jacky Delapierre. Pour le boss d’Athletissima, «il faut rester sérieux. Elle n’est pas véloce et a un trop grand gabarit. Courir en moins de 22 secondes me semble très difficile pour elle. Elle n’a jamais su accélérer.» Autre handicap pour Caster Semenya, le 200 m a depuis cette année disparu du programme de la Diamond League. Elle y perdra de la visibilité et de l’argent. Sauf si les organisateurs veulent monter une course sur son nom. «Le règlement nous oblige toujours à engager les six meilleures athlètes disponibles, rappelle Jacky Delapierre. Pour l’heure, elle en est très loin…»

A ce jour, la Nigériane Mary Onyali, troisième aux Jeux d’Atlanta en 1996 derrière Marie-José Pérec et Merlene Ottey, est la seule athlète africaine médaillée olympique sur le 200 m.